AFRIQUE / Révolutions arabes : impacts sur les économies et perspectives possibles

Publié le 28 mars, 2012 0 Commentaire »
AFRIQUE / Révolutions arabes : impacts sur les économies et perspectives possibles

« Le “Printemps arabe” déprime l’activité économique en 2011 partout où il est passé, selon un rapport du Fonds monétaire international. Perspectives encore plus sombres pour la Libye qui devrait s’enfoncer dans la récession. »
Mais si les résultats économiques et financiers immédiats sont décevants, à moyen et long termes, le printemps arabe, en assainissant et en améliorant les gouvernances politiques par la démocratie et en prenant en compte les aspirations profondes des populations, va nécessairement susciter de meilleures perspectives de développement. A condition toutefois que le débat démocratique sincère et fécond ne soit évacué au profit de visions non constructives…   

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1 – L’économie des pays du printemps arabe plombée par la révolution 

Le “Printemps arabe” déprime l’activité économique en 2011 partout où il est passé, selon un rapport du Fonds monétaire international. Perspectives encore plus sombres pour la Libye qui devrait s’enfoncer dans la récession.

Une croissance nulle pour la Tunisie, à peine 1 % pour l’Egypte, le pays arabe le plus peuplé. Toute révolution a un prix et les pays du “printemps arabe” ne font pas exception à la règle. Plus grave, la Libye devrait, elle, s’enfoncer dans la récession. A contrario, les riches pays pétroliers du Golfe, épargnés par la contestation, vont connaître des niveaux de croissance supérieurs à ceux de l’année dernière. Voilà les perspectives du Fonds monétaire international, publiées dans un rapport mercredi.

En Tunisie, berceau de la contestation, la croissance sera nulle en 2011 alors qu’elle avait atteint 3,1% en 2010. La croissance va également chuter en Egypte, où le PIB ne devrait progresser que de 1,2% en 2011 contre 5,1% en 2010. Les incertitudes politiques et économiques dans ces deux pays importateurs de pétrole, conjuguées à la faiblesse de l’économie européenne, partenaire commercial de premier plan, vont continuer de peser sur leur économie en 2012. Les troubles ont causé des “baisses de deux chiffres du nombre de touristes en Egypte, en Jordanie, au Liban, en Syrie et en Tunisie dans les cinq premiers mois de l’année”, souligne le FMI, qui prévoit un processus de reprise de longue haleine.

La Libye, qui s’est soulevée en février mais n’a réussi à éliminer Mouammar Kadhafi qu’après huit mois d’un conflit armé dévastateur, présente des perspectives bien plus sombres. “Le PIB réel devrait se contracter de plus de 50%”, écrit le FMI à propos de ce pays qui exportait 1,65 million de barils de pétrole par jour avant la révolte contre le pouvoir  et qui peine à rétablir sa production. Les violences en Libye ont rejailli sur les pays voisins puisqu’elles ont contraint 1,5 million d’émigrés, en particulier égyptiens et tunisiens, à quitter le pays.
Une croissance de 18,7% pour le Qatar

Le FMI prévoit aussi une contraction de 2% de l’économie syrienne, où le régime de Bachar al-Assad tente depuis mars d’écraser un mouvement de contestation sans précédent, après des années de croissance robuste.   Le Yémen, théâtre de manifestations massives contre le régime depuis janvier, devrait aussi voir son économie se contracter de 2,5% en 2011, après une croissance de 8% en 2010, selon le FMI.

Si Bahreïn, monarchie du Golfe la plus touchée par la contestation, verra sa croissance limitée à 1,5% en 2011 contre 4,1% en 2010, les perspectives sont excellentes pour les pays pétroliers du Golfe épargnés par la contestation.  Tandis que les prix du pétrole s’envolaient (31% de plus qu’en 2010), le Koweït, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont en effet augmenté leur production pétrolière pour compenser le manque libyen. L’économie du Koweït devrait croître de 5,7% et celle des Emirats arabes unis de 3,3%. L’économie du Qatar va continuer à exploser à  +18,7%, après un +16,6% en 2012. Oman, qui semble avoir mis derrière lui des troubles sociaux limités au printemps, va enregistrer une croissance de 4,4%, contre 4,1% en 2010.

Par Véronique Buonomano le 26 octobre 2011 à 16:20

http://lci.tf1.fr/economie/conjoncture/l-economie-des-pays-du-printemps-arabe-plombee-par-la-revolution-6794994.html

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2 – La crise arabe : de la crise économique à la révolution politique ?

Les événements qui ont conduit à la chute des présidents Ben Ali et Moubarak en Egypte font apparaître la fin d’un modèle de gouvernance dans le monde arabe – celui de la stabilité autoritaire. La plupart de ces régimes autoritaires existent sous une forme ou sous une autre depuis les indépendances (en gros soixante ans pour les plus anciens).

Ce modèle arrangeait globalement les pouvoirs occidentaux, qui, dès le milieu des années 1980, y voyaient un rempart contre l’islamisme radical. A l’intérieur de ces pays, le pouvoir était conforté par l’appui international dont il bénéficiait (souvent et au premier chef celui des Etats-Unis) et par le pacte social qui assurait la croissance de l’économie, l’emploi et l’émergence d’une classe moyenne). La guerre civile algérienne frappa les esprits, puis, après le 11 septembre 2001, les Etats-Unis donnaient un blanc-seing implicite aux pouvoirs arabes pour renforcer leurs systèmes répressifs sans être trop regardants sur qui en était la victime. Pendant cette période, la parodie démocratique des élections à 90% de voix et plus pour le leader ou son parti était le cache-sexe pudiquement jeté sur l’immobilisme politique et l’absence de libertés publiques.

Le problème fut que le monde arabe rata globalement (en dehors de quelques monarchies du Golfe) la fabuleuse période de croissance de la mondialisation. Jusqu’à décembre 2010, la région frappait par son immobilisme, les réformes structurelles restaient à mi-gué. Cette zone apparaissait comme « pétrifiée », incapable d’imaginer un nouveau modèle de développement lui permettant de sortir de la quasi-stagnation (ou croissance insuffisante) où elle était plongée depuis les années 1980. Face à elle, l’Asie explosait et se révélait la seule région du monde à résister partiellement à la crise. Treize ans après la Déclaration de Barcelone, à un an de l’objectif affiché de zone de libre-échange et avec une Union pour la Méditerranée paralysée, la convergence économique, notamment avec les voisins du nord, n’est pas au rendez-vous.

La vision euroméditerranéenne reste une illusion en l’absence de systèmes productifs dynamiques, de bureaucraties efficaces et d’élites porteuses. La libéralisation économique entamée dans le cadre de l’ajustement structurel et du cadre de Barcelone – inégale selon les pays – n’a guère bénéficié aux populations. De la même façon, l’inégalité persiste, quand elle ne se creuse pas un peu plus, entre les secteurs protégés et les secteurs traditionnels (notamment les campagnes) – ceci influant sur la détérioration du cadre environnemental. La non-émergence de sociétés de la connaissance est un des éléments majeurs de cet échec structurel. L’investissement étranger, également négligeable en volume, n’est toujours pas au rendez-vous avec tout ce qu’il implique, outre la finance, en termes d’ingrédients du développement. Enfin, la crise a laminé des économies fragiles qui ont à vivre avec la réduction de l’aide au développement, le ralentissement de l’activité mondiale, la chute des transferts des migrants et, pour certains pays, le retour massif des travailleurs migrants chassés du Golfe.

La crise économique révélatrice de toutes les fragilités
Nombreux sont ceux qui n’ont pas pris la mesure des conséquences stratégiques de la crise économique et financière mondiale. Ils se sont contentés de regarder les écrans d’ordinateurs comme si celle-ci se résumait à un jeu vidéo. Or c’est un véritable tsunami économique qui a dévasté la planète. Comme nous le notions auparavant : « Les chiffres donnent le vertige : 27000 milliards de dollars ont été perdus ce qui correspond à plus de deux fois le PIB américain pour un produit intérieur brut en parité pouvoir d’achat (PPA) mondiale de 68000 milliards. La dette publique des Etats Unis s’élevaient en septembre 2008 à 10000 milliards de dollars soit l’équivalent approximatif de son PIB. D’après le rapport du FMI d’avril 2009, pour les seules institutions financières (banques, assurances, etc.) les pertes financières atteindraient la somme vertigineuse de 4000 milliards de dollars dont 2700 aux Etats Unis.1 Les Hedge Funds auraient de leur côté perdu la bagatelle de 5400 milliards de dollars. Laurent Carroué, de son côté, annonce le chiffre vertigineux (toutes pertes confondues et manque à gagner) de 55 800 milliards de dollars soit 103% du PIB mondial !

Certains experts ont pu gloser sur le caractère virtuel d’une bonne partie des pertes – ce qui était vrai en soi. Mais force fut de constater que l’effet prétendument virtuel des pertes financières entraîna une crise économique on ne peut plus réelle – tout simplement parce que les facilités d’investissement et de crédit mondiales avaient disparu. (…). Cet effondrement du crédit et des cours se reporta directement sur les pays en développement de deux manières : la réduction drastique des programmes nationaux et internationaux de développement et le manque de ressources dus à la réduction de la demande en matières premières et énergie. »3

La crise a donc eu un impact majeur sur les pays émergents. Ce n’est pas tant la chute des exportations (même si elle a touché de nombreux pays : baisse des flux et effondrement des prix des matières premières et agricoles – 30 à 40% selon les produits) que le repli des fonds souverains, l’impact de la crise sur les projets de développement (coupes sombres dans les programmes d’aide au développement), sur la santé, sur le tourisme et sur les situations sociales et politiques (fin de l’épargne/rente des expatriés et retour brutal des travailleurs migrants chassés des pays d’accueil : Maroc, Egypte, Philippines, Inde du Sud-ouest, Amérique latine, etc.).

Les pays méditerranéens et notamment celles des pays non rentiers (mais pas seulement) ne pouvaient qu’être touchés de plein fouet par cette crise. Les chiffres sont éloquents :

« _ Une diminution importante des exportations de biens de l’ordre de 30,6% (71,6 milliards de
US$). La baisse des exports n’est que partiellement compensée par celle induite des imports, une diminution des importations de biens de 18,6% (50 milliards de $).
_ Une aggravation du solde commercial de biens de près de 21,6 milliards de $ soit -60,4%.
_ Une aggravation du solde commercial de services de -3,63 milliards de $ soit 14,1% (PMF hors Syrie, Liban et Palestine).
_ Une diminution des recettes touristiques de 4,3% et une augmentation des volumes de 6,5%
_ Une diminution des transferts de revenus de -6,1% soit 2 milliards de $.
_ Une détérioration des soldes courants qui ont représenté -15,3 milliards de dollars (-29,5 milliards de dollars quant la Turquie est incluse) et un déficit de -2% du PIB en 2009.
_ Une diminution des IDE de 31,2% soit 11,8 milliards de $. La diminution est de 20,26 milliards d’euros dans les PM10 (Turquie incluse) soit -38,5%. (ANIMA). Une baisse de projets d’investissement de 29,7% soit 219 projets en moins en 2009 (PM10, ANIMA). » 4

La réalité fut que ce phénomène économique fut la goutte (ou l’océan) d’eau qui fit déborder la situation sociale – révélant alors l’extrême fragilité politique de tous ces Etats. Paradoxalement, ceux que l’on croyait les plus forts tombèrent les premiers !

Mêmes causes, mêmes effets ?
Les cas tunisien et égyptien sont-ils susceptibles d’extension ? Au-delà des spécificités tunisiennes, les conditions évoquées sur les conséquences de la crise économique peuvent produire des effets similaires dans les pays d’Afrique du Nord et du Proche-Orient. Des émeutes « du pain » se sont produites à plusieurs reprises alors que des mouvements sociaux parfois brutaux se sont déroulés et se déroulent encore en Algérie, en Jordanie mais aussi en Libye, au Yémen, en Irak et même à Bahrein.

Le Maroc semble pour l’instant épargné ; mais ce pays a connu en 1981 et aussi en 2007 de violentes « émeutes de la faim ». Qui plus est, cette situation survient au moment où certains de ces pays sont en situation de transition politique. Or, ces changements inévitables se produisent à un moment où le peuple est épuisé. On n’imagine pas que ces transitions, même très sérieusement préparées par les clans au pouvoir et un très fort soubassement répressif, se traduisent sans mouvements de violence. Bien sûr, les structures de la société et du pouvoir sont différentes mais, pour chaque pays, face à l’indigence du pouvoir et à son incapacité à répondre aux aspirations du peuple (61 milliards de dollars dans le Fonds de régulation des recettes algérien, 65 dans le Libyan Investment Authority)5, l’avenir n’apparaît pas très radieux. Qui plus est, dans chaque pays les islamistes radicaux, chacun à leur manière, sont en embuscade.

La crise économique et sociale sert donc de révélateur à la fragilité de sociétés considérées un peu trop rapidement comme stables. Il faudra donc être vigilant quant à l’effet « boule de neige » que les modèles tunisien et égyptien pourraient avoir sur leurs voisins. Elle démontre aussi que les peuples sont désormais capables de contester le modèle chinois de développement : la croissance sans la démocratie.

L’autocitation est un art délicat. Mais en 1998, nous écrivions : « Toutefois, la répression et l’aide sans réserve de la France ne peuvent être, seules, les véritables garants de l’avenir de la Tunisie. En dépit des succès rencontrés au plan économique, l’évolution politique positive dépendra de la capacité du chef de l’État à assurer une ouverture démocratique dans un pays où les braises couvent sous la cendre. Pas plus qu’en Algérie, la résolution du problème islamique ne pourra se résoudre ou se contrôler sans, brisant la spirale sécuritaire, déboucher sur une implication de la société civile dans la gestion de la cité. Eliminer les dernières reliques du modèle classique de despotisme oriental héritées du passé, pour offrir une alternative moderne de gouvernement qui respecte les spécificités maghrébines et le citoyen, voilà l’enjeu pour la Tunisie du XXIème siècle. »6

Cet enjeu, formulé il y a treize ans, est aujourd’hui devant nous. Mais peut-on projeter quelques éléments prospectifs pour les pays arabes ? Aujourd’hui on tend beaucoup à réduire l’avenir de ces pays à trois scénarios radicaux : le scénario démocratique chaotique, le scénario militaire (apparition d’un nouvel homme providentiel) et le scénario islamiste. Les deux derniers apparaissant à beaucoup comme les plus probables, comme s’il ne pouvait y avoir outre-Méditerranée qu’une prédestination de l’échec démocratique et qu’il n’y avait d’autres horizons, comme l’avait si bien dit Rémi Leveau, qu’entre « le sabre et le turban » ! 7

Le sage montre la lune, le fou regarde le doigt…
Point n’est ici l’intention de nier l’aspiration démocratique des peuples du monde arabe. Les années de dictature et autres régimes autoritaires pèsent lourd et le couvercle a commencé à se soulever. Mais les commentateurs qui se sont succédé dans les médias après de belles années de silence pour expliquer le phénomène de révolte sont restés bloqués sur le curseur exclusif de la démocratie. Ainsi, même un journal économique comme La Tribune évoquait à peine la question économique comme élément constitutif de l’insurrection.8 Or, notre hypothèse est que la crise économique est le facteur clé du mouvement de révolte/révolution du monde arabe. Il est celui qui a permis de faire éclater une colère qui n’aurait pu vraisemblablement exploser que beaucoup plus tard. L’effondrement brutal des économies arabes non rentières dû à la crise a brisé en miettes le tacite pacte social développement vs autoritarisme qui caractérisait la Tunisie et l’Egypte et qui est encore le modèle dominant d’autres pays (Jordanie, Maroc, Syrie, etc.).

Aujourd’hui, l’équation politique se calcule sur les bases suivantes. La crise a fait tomber les dirigeants répressifs mais politiquement brûlés. Des réformes constitutionnelles vont ouvrir (et vraisemblablement largement, voire très largement) le champ démocratique. Mais les gouvernements de transition et les gouvernements élus vont être jugés par les citoyens à l’aune de leur capacité à créer des emplois et de donner du pain. Or, les gouvernements tunisien et égyptien vont devoir, d’une part, restaurer une économie brisée par la période de la révolte; d’autre part, surnager dans un monde économique toujours secoué par la crise. Ce qui veut dire que si l’attente populaire est déçue, nous risquons de voir se jouer un deuxième tour révolutionnaire qui, cette fois ci, portera de nouveaux extrémistes ou de nouveaux populistes autoritaires au pouvoir. Et, dans cette nouvelle configuration, la violence sera au rendez-vous dans des proportions sans commune mesure avec celles connues ce mois de janvier 2011. De ce point de vue, l’instabilité commence à peine…

Pour éviter un second round brutal : un plan Marshall pour l’Afrique du Nord
C’est donc la seconde phase du processus révolutionnaire qui sera décisive. Celle du rééquilibrage des économies arabes. Comme le note la FEMISE dans son dernier rapport, « ceci indique que, dès la sortie de crise, les pays concernés devront veiller à maintenir la confiance par une gestion rigoureuse des grands équilibres et par une ouverture très prudente aux marchés internationaux (pourtant indispensable).9» Or, ces économies ont globalement raté la phase de développement des années 1970-1980, qui ont vu le décollage de l’Asie. Les mauvais choix politico-économiques n’ont permis que des stratégies de rattrapage. Pourtant l’enjeu est colossal. « Si on poursuit les tendances actuelles, sans dégrader la situation relative d’emploi (taux d’emploi et taux de chômage constants), il faudrait créer 22,5 millions d’emplois d’ici 2020. Avec la pression démographique, ce seront 130 millions de personnes sans emploi et 12 millions de chômeurs officiels supplémentaires. Ce sont donc 30 millions de personnes supplémentaires qui ne se sentiront pas intégrées dans cette région (avec une part importante de hauts diplômés puisque les pays méditerranéens ont déjà beaucoup investi dans l’éducation). » Il faudra aussi trouver 300 milliards d’euros en investissements d’ici à 203010 pour des pays méditerranéens dont la moitié de la population a moins de quinze ans.11 Ou bien, sous une forme dynamique, « il faudrait une croissance annuelle de plus de 8% en moyenne pendant quinze ans. »12

Tant que ces pays ne seront pas passés du bon côté de la transition démographique (c’est-à-dire dans vingt-trente ans), nous vivrons assis sur une poudrière. Et même après, il faudra assumer des populations vieillissantes, mais ceci est une autre histoire. On a souvent parlé, jusqu’en vider la notion, de Plan Marshall pour tout et n’importe quoi. Aujourd’hui, ce concept prend tout son sens. Les déclarations dramatiques parlant d’une Méditerranée où tout se perd et tout se gagne sont rattrapées par la réalité. Les « révolutions » en marche dans le monde arabe ne sont que les prémices d’un malaise beaucoup plus profond d’une société éreintée et spoliée mais qui désormais a décidé de dire non. En s’engageant pour le changement en Tunisie et en Egypte, le président Obama a semble-t-il compris l’aspiration démocratique qui s’exprime. Il n’est pas sûr qu’il ait bien perçu le fait que cela entraînait corrélativement la modification en profondeur du modèle économique dont son pays a été le porteur depuis trente ans. Le retour de l’action collective est une nécessité vitale et l’Union pour la Méditerranée moribonde doit être repensée à zéro dans une nouvelle dimension d’action collective pour porter ce nouveau Plan Marshall, emportant les mêmes enjeux politico-stratégiques que le premier (empêcher la violence interne et la guerre).

http://www.frstrategie.org/barreFRS/publications/dossiers/tumultes/doc/Daguzan_MAGMACH.pdf

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3 – Les difficultés économiques des pays du Printemps arabe fragilisent les démocrates :

(Un entretien exclusif réalisé par Alfred Mignot pour LeJMED.fr)

LeJMED.fr– Bénédict de Saint-Laurent, vous venez de réaliser une revue des conséquences économiques des révolutions arabes. Quels en sont les points essentiels ?
Bénédict de Saint-Laurent– Le premier constat, d’ordre général, est que les révolutions arabes attirent davantage de sympathie auprès des opinions publiques, en particulier européennes, qu’auprès des investisseurs… Et même le public, aussi acquis soit-il à l’avancement de la démocratie, répugne parfois à y séjourner en tant que touriste. Dans le même temps, les travailleurs migrants venant du sud, source importante de financement extérieur, sont regardés avec méfiance par les gouvernements européens. Nous sommes en pleine ambigüité…

LeJMED.fr – Et sur le plan économique, quelles précisions nous apportent les indicateurs que vous avez explorés ? On imagine évidemment une situation relativement dégradée ?
Bénédict de Saint-Laurent– À court terme, l’impact des révolutions est en effet plutôt négatif pour l’économie des pays MED-11 (1). Toutes les recettes extérieures baissent -tourisme, envois des migrants, investissements étrangers. L’activité est souvent perturbée par un climat politique et syndical très revendicatif. Beaucoup d’entreprises tournent au ralenti. Malgré les perspectives lointaines d’amélioration – gouvernance, justice sociale, transparence – l’économie souffre et cela fragilise bien sûr ceux qui soutiennent la démocratie.
Dans notre domaine, les IDE, et surtout les partenariats avec les entreprises étrangères, enregistrent une baisse sensible depuis le début de 2011.
Plus précisément, d’après la note de conjoncture trimestrielle de Zoé Luçon, responsable au sein d’ANIMA de l’Observatoire ANIMA-MIPO, le nombre d’annonces de projets d’IDE dans les pays MED a diminué de 13 % en rythme annuel, au 1ertrimestre 2011, avec 184 projets contre 845 au total en 2010. Les montants sont en revanche en hausse – 10 milliards d’euros annoncés contre 33,7 en 2010 –, mais cette hausse est due pour l’essentiel à la Turquie et à Israël. Les pays arabes sont en nette baisse.
Les partenariats d’entreprises enregistrent aussi un net recul : 76 annonces pour le 1er trimestre 2011, contre 511 au total pour l’année 2010 (-41 %). La chute est supérieure à 50 % dans les pays du Maghreb et du Machreck (sauf le Maroc, à -35 %). Il s’agit du premier recul dans l’évolution des partenariats depuis que nous les suivons, c’est à dire depuis 2003.
Enfin, les fonds mobilisés par le capital-investissement sont également en baisse depuis le pic observé en 2007 et malgré un redressement en 2010. Sur le premier trimestre 2011 et selon l’observatoire ANIMA-MedFunds, les créations de fonds baissent de 50 % en rythme annuel.

LeJMED.fr – En quelle manière les pays particulièrement concernés par le Printemps arabe sont-ils plus affectés par ce recul général ?
Bénédict de Saint-Laurent – La Tunisie, l’Égypte et la Libye connaissent les baisses les plus sévères des nombres de projets d’IDE : -25 % pour la Libye et -50 % pour la Tunisie et l’Égypte au premier trimestre 2011 par rapport au T1- 2010. En termes de montants, les annonces diminuent même davantage (environ -70 % pour l’Égypte et la Libye), sauf en Tunisie qui continue d’accueillir des investissements (offshore, donc peu concernés par la situation domestique) dans le secteur des hydrocarbures (OMV, ENI).
En Égypte, seules quatre annonces ont été enregistrées après la chute du pouvoir en février 2011 . En Libye, aucun projet n’a été détecté depuis une prise de participation qatarie dans une banque en janvier 2011.
La Syrie, quant à elle, subit une baisse de deux tiers des intentions d’investissement en nombre de projets au T1 2011 par rapport au T1 2010. La baisse est d’un tiers en Jordanie, où les troubles ont été davantage contenus.

LeJMED.fr – La relative stabilité du Maroc, dont le Roi a annoncé des réformes, permet-elle au Royaume d’enregistrer de meilleures performances ?
Bénédict de Saint-Laurent – Oui, toujours d’après le bilan de ma collègue Zoé Luçon, le Maroc se démarque des autres pays MED en enregistrant la seule hausse significative en nombre de projets d’IDE avec 37 annonces au T1-2011, mais tout de même avec des montants en deçà des niveaux d’avant crise, à moins de 500 millions d’euros.
Les autres pays qui semblent bénéficier d’une situation relativement protégée, ou en tout cas apparemment stable jusqu’ici, comme la Turquie, Israël, le Liban et l’Algérie, continuent d’enregistrer de bonnes performances.
La Turquie conserve pour sa part la tête du palmarès (52 projets et 4,3 milliards d’euros annoncés). En Israël, après le record de 2010 (179 annonces de projets), le rythme se maintient (montants dépassant déjà 3 milliards d’euros, contre 4,5 au total pour l’année 2010). A eux deux, Israël et la Turquie attirent les trois quarts des montants annoncés dans la région MED, un record absolu depuis la création de l’observatoire MIPO.

LeJMED.fr – Outre la forte baisse des IDE, plusieurs pays du Printemps arabe sont aussi confrontés à la dégradation des notations, des recettes externes et des valorisations boursières…
Bénédict de Saint-Laurent – Effectivement, les agences de notation ont immédiatement abaissé la note de la Tunisie, de l’Égypte et de la Libye, rendant plus coûteux l’accès au financement des projets et des entreprises.
Pour la Tunisie, elles estiment par exemple que l’impact économique se traduira par une baisse de 3 à 4 % du PIB en 2011. La plupart des grands opérateurs (Banque mondiale, etc.) estiment qu’au mieux le PIB de 2011 sera légèrement positif, contre 4 à 5 % escomptés avant la révolution.
Quant à la Libye, selon une estimation Coface d’avril 2011, elle subira une très violente contraction de l’activité d’au moins 15 %, elle est donc quasiment classée en « spéculatif ». La note de la Syrie (C) est aussi « mise sous surveillance négative, compte tenu de l’amplification de la contestation politique dans un environnement des affaires déficient » écrit encore cette note Coface.
Même dans les pays moins touchés, un impact existe à travers le rapatriement de nombreux migrants, la baisse des exportations, la hausse du prix de l’énergie, l’annulation ou le gel de projets. Tout cela est bien sûr incomplètement compensé par l’aide internationale. En attendant ce que va décider éventuellement le G8, saisi de suggestions pour un « paquet » en faveur des nouvelles démocraties.

LeJMED.fr – Qu’en est-il des autres ressources externes, comme le tourisme ? Et quelles sont les conséquences sur l’équilibre des comptes ?
Bénédict de Saint-Laurent – Selon les autorités, la baisse des recettes touristiques a été de 40 % en Tunisie et de 25 % en Égypte au 1er trimestre 2011. Les transferts des migrants tunisiens ont accusé une baisse de 12 % au T1-2011. En Égypte, les autorités craignent une baisse de 25 % en 2011 par rapport aux transferts de 2010. Il faut dire que l’Égypte venait déjà de subir en 2009-2010 la crise du Golfe, avec le rapatriement de nombreux travailleurs basés par exemple à Dubaï.
Dans le même temps, les gouvernements ont été quasiment contraints d’annoncer des plans sociaux, le maintien de tarifs subventionnés pour certains produits de base, des augmentations de salaire (à l’instar du privé), et certaines embauches, pour les jeunes en particulier.
Au contraire de l’Algérie, qui peut se permettre une « ardoise » alourdie de 25% pour acheter la paix sociale, la Tunisie ou l’Égypte disposent de recettes d’hydrocarbures (ou de phosphates) qui n’ont rien à voir avec le pactole algérien. En outre, en Tunisie, les hausses de salaire, bien que justifiées, mettent à mal un modèle industriel souvent basé sur la sous-traitance à bas coût, dont d’ailleurs les responsables ne veulent plus vraiment.
Dans ce contexte, une aide du FMI – une douzaine de milliards de dollars – a été demandée cette semaine par l’Égypte, et la Tunisie va probablement suivre. Les bourses de valeurs ont perdu, depuis leurs plus hauts trimestriels, jusqu’à 20 % de la capitalisation.
La bourse turque a perdu, elle, près de 16 %. Les bourses libanaise, jordanienne et syrienne – d’ouverture toute récente – ont perdu environ 10 % au T1 2011. Seules les bourses marocaine et israélienne n’ont perdu qu’environ 5 %, tout ceci à une période où les bourses mondiales se sont plutôt bien comportées, avec une hausse de l’ordre de 10 % en moyenne.

LeJMED.fr – On ne sait pas encore ce qu’il sortira du Sommet du G8, où l’Égypte et la Tunisie ont été invités, mais les institutions européennes, la BEI-FEMIP, la Franceou encore l’Italie ont depuis quelques semaines déjà annoncé leur intention de soutenir fortement la « transition démocratique » dans les pays arabes sud méditerranéens. Pensez-vous que la mobilisation soit à ce jour à un niveau suffisant ?
Bénédict de Saint-Laurent – On peut en tout cas observer que les appels bien intentionnés à investir en Tunisie ou en Égypte – pays devenus « fréquentables », donc à encourager – sont pour le moment assez peu écoutés des investisseurs. La situation reste souvent confuse sur le plan politique et les entreprises ne détestent rien autant que l’incertitude.
En revanche, jusqu’ici les mouvements populaires paraissent neutres sur la question du nationalisme économique, et les entreprises étrangères ne sont pas du tout visées… L’opinion semble au contraire plutôt favorable au modèle occidental, ou à une européanisation à la turque.
Ce que les gens veulent surtout, c’est des dirigeants qui sachent faire bien fonctionner l’économie, sans biais, en donnant leur chance à ceux qui entreprennent ou qui travaillent sérieusement.
Il n’en reste pas moins qu’à court terme, l’impact économique des révolutions arabes n’est pas favorable. Les recettes diminuent, le chômage et les prix augmentent, le système de décision est désorganisé. Ces difficultés fragilisent les démocrates !

LeJMED.fr – Estimez-vous que l’Europe a adopté la posture adéquate face au Printemps arabe ?
Bénédict de Saint-Laurent– L’Europe devrait se réjouir du caractère citoyen et non théocratique de révolutions où elle retrouve ses valeurs. Pour une fois, les difficultés arabes ne trouvent pas leur origine dans l’existence d’Israël ou dans les méfaits de la colonisation… Il faut saluer cette adhésion au principe de réalité, qui témoigne de la montée d’une nouvelle génération.
Or l’Europe est, en cette affaire, quelque peu schizophrène : l’Union européenne trouve à la fois sympathique le mouvement des pays MED vers la démocratie et voudrait les aider… et en même temps, elle rehausse ses barrières à l’entrée de migrants qui sont pour une large part de pures victimes des crises en cours. Paradoxalement, l’Europe se raidit, a la frousse, ne voit pas l’opportunité – il faudrait même paraphraser, « l’Europe ne ressent pas l’ardente obligation » ! – de concrétiser une vaste entité euro-méditerranéenne souvent mise en chantier, mais jamais vraiment aboutie. On a eu le Processus de Barcelone, puis le nouveau voisinage, puis l’Union pour la Méditerranée., que l’on essaie de relancer, bravo. Mais tout ça n’a marché qu’à 50%…

LeJMED.fr – Selon vous, est-ce que la responsabilité de ces demi-succès ou demi-échecs incombe à la seule Europe ?
Bénédict de Saint-Laurent – Non bien sûr. Les pays MED, en particulier la plupart de leurs dirigeants, ont une incapacité quasi-congénitale à s’entendre, à travailler ensemble. Chacun veut son petit dialogue privé avec l’UE. Personne n’est vraiment intéressé par les programmes régionaux (c’est à dire transnationaux), comme ceux sur lesquels nous travaillons. Ce faisant, les pays MED s’affaiblissent en tant qu’ensemble et disposent d’une faible capacité de négociation avec l’UE, ou dans le concert mondial.
Il serait essentiel de créer d’abord une entité économique et politique représentant les intérêts des pays MED – comme l’ont fait depuis des décennies l’ASEAN, le Comasur, la SADC ! Même le Maghreb n’y arrive pas vraiment… Du coup, les échanges intra-MED sont très faibles (7 % des échanges internationaux de MED), de même que les IDE intra-MED (3 %). On croit rêver, un village qui refuse d’échanger avec les villages voisins, mais qui va commercer avec des puissances au-delà des mers…
La responsabilité MED est donc réelle. Mais, comme toujours, c’est au plus fort, à celui qui a le plus de cartes en main, d’être le plus généreux et de prendre quelques risques. Sur toute la question des relations avec son sud — les frontières de l’Europe, ses racines, le statut des pays MED, l’accueil des migrants, la place de l’Islam dans la société… –, l’Europe hésite entre rejet et intégration : en termes politiques, comme le montre le débat sur la Turquie ; en termes financiers aussi, car les moyens accordés au rattrapage de ces économies restent très faibles par rapport aux fonds structurels accordés aux pays du centre et de l’est européen (PECO) avant le dernier élargissement de 2004. En gros, par habitant, les « sud-méditerranéens » reçoivent un trentième (!) seulement des crédits PECO, eux-mêmes représentant le tiers de ce qui fut attribué en son temps à l’Irlande, à la Grèce et au Portugal… Pas de quoi financer un quelconque rattrapage des pays MED… Ils pourront longtemps végéter…

LeJMED.fr – Quel est votre sentiment sur la déclaration d’Alain Juppé, indiquant qu’il voulait « refonder l’UPM », et que sa création avait été « une intuition prémonitoire » ?
Bénédict de Saint-Laurent – La Méditerranée est une grande chance pour l’Europe, qui n’a pas le choix de ses voisins, mais qui n’est pas si mal lotie : ceux-ci ont le potentiel de pays émergents et ils disposent de plusieurs mines d’or -leur jeunesse, leur civilisation, le soleil, le temps… et mille autres ressources rares. Une vraie fraternité existe aussi, très souvent, entre les deux rives, qui partagent une longue histoire commune.
Encore faut-il saisir cette chance, en respectant un partenaire avec lequel existent d’extraordinaires complémentarités, et en sortant de la crise « par le haut », c’est-à-dire en construisant autour de la Méditerranée un espace politique et économique ambitieux.
Le scénario le plus probable, qui consiste à laisser les voisins du sud se débrouiller plus ou moins seuls avec leurs problèmes -au prétexte qu’ils sont désorganisés et que ce serait leur faute-, ne revient qu’à repousser les échéances, en attendant des crises autrement plus sérieuses que ce qui se passe actuellement.
Le scénario souhaitable serait au contraire de faire de la Méditerranée un laboratoire concret d’expérimentation de solutions de développement durable – dont a besoin la planète entière, d’où un marché fantastique – mais qui sont absolument vitales dans l’espace clos et fragile qu’est le bassin méditerranéen. Sans tomber dans l’angélisme, il s’agit, selon moi, et tout en intégrant les exigences de la globalisation, de systématiser – comme ce qui a été engagé par des programmes quelque peu prophétiques, comme le Plan Bleu Méditerranée ou Invest in Med – d’une part la notion de « Méditerranée région pilote pour la préservation de l’environnement naturel et de la culture » ; d’autre part les filières créatrices de valeur et d’emplois pour les deux rives, plutôt que de s’en tenir, par exemple, à la seule sous-traitance et à l’export ; et systématiser enfin le déploiement de solutions technologiques appropriées : faible coût, utilisation de ressources locales, priorité à la gestion de la demande (en eau ou en transport par exemple) sur la recherche d’offres nouvelles, logique de long terme.
La Méditerranée sera très vite épuisée si notre modèle productiviste et gaspilleur s’y généralise dans les 100 villes millionnaires prévues sur la rive sud à la fin de ce siècle.
C’est un magnifique projet pour la Méditerranée, mère de toutes les régions du monde…
Un entretien exclusif réalisé
par Alfred Mignot pour LeJMED.fr

http://www.lejmed.fr/B-de-Saint-Laurent-Les-difficultes.html

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4 – La révolte arabe et le péril économique :

Le «printemps arabe» est davantage menacé par l’effondrement des économies que par la résistance violente de Kadhafi en Libye ou la répression sanglante du régime Assad en Syrie.
En Egypte, pays clé pour l’avenir de l’ensemble de la région, les fuites de capitaux atteignent des montants impressionnants. Selon Al Hayat, quelque trente milliards de dollars auraient quitté le pays depuis le début de la révolte contre Moubarak. Ce chiffre, à lui seul, n’est pas très inférieur au montant total de quarante milliards du «paquet» promis à l’Egypte et à la Tunisie lors du sommet du G8 à Deauville.

En Tunisie comme en Egypte, l’économie s’est dégradée bien plus qu’elle ne s’est améliorée depuis le début du printemps arabe alors que la révolte a été déclenchée précisément à cause des difficultés suscitées par le chômage et à la hausse des prix.

Selon un rapport de l’IIF (Institute of international finance) intitulé «Le monde arabe en transition : analyse de l’impact économique», l’Egypte connaîtra une contraction de son PIB de 2,5% cette année, la Tunisie de 1,5% et la Syrie de 3%. L’étude tire la sonnette d’alarme : «Plus les réformes sont repoussées dans le temps, plus les performances économiques seront faibles et plus les ajustements seront douloureux. Il existe un risque réel d’assister à une seconde vague de révoltes si les perspectives d’amélioration des conditions de vies demeurent mauvaises.»

Le monde arabe est, parmi les régions en voie de développement, celle où le taux de chômage est le plus élevé, en particulier parmi les jeunes et celle où la participation des femmes au marché du travail est la plus faible. C’est aussi une région caractérisée par une «gouvernance» très faible et un niveau de corruption élevé.
En elle-même, l’assistance étrangère ne parviendra pas à résoudre ces problèmes. On peut même craindre qu’un afflux d’aide internationale n’aggrave la corruption, comme cela c’est vu dans d’autre cas similaires.

L’absence de réformes structurelles entreprises par les pouvoirs transitoires qui ont succédé aux régimes de Ben Ali en Tunisie et de Moubarak en Egypte est, à ce titre, une source de préoccupation.
En Egypte, le procès rapide de l’ancien chef de l’Etat, des membres de sa famille et de son clan rapproché semble avoir pour but d’éviter une remise en cause plus large d’un système fondé sur le poids de l’élite militaire dans la conduite d’une économie qui reste très dirigiste.
En l’absence d’une véritable libéralisation aussi bien économique que politique, les révoltes arabes risquent de tourner court, suscitant une déception qui pourrait déclencher une véritable révolution autrement plus violente et contraire aux intérêts européens.

http://www.lefigaro.fr/international/2011/06/09/01003-20110609ARTFIG00625-la-revolte-arabe-et-le-peril-economique.php

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5 – La conjoncture économique tunisienne 2011-2012 revisitée

Notre dernière visite de la conjoncture économique tunisienne 2011-2012 remonte au 19 Janvier dernier (Voir notre papier ‘Situation économique et sociale : un cri d’alarme in ‘Leaders 19/1/012). Un mois et demi après, nous avons pensé utile de revisiter cette conjoncture. Pourquoi ? Deux  raisons principales  à cela : la nécessité évidente d’actualiser nos informations sur l’ampleur des dégâts de la terrible récession-stagflation  qui a frappé notre économie en 2011 ; le  besoin non moins évident de jeter un nouvel éclairage sur les perspectives d’une relance rapide de la croissance, lesquelles continuent, en dépit  de l’adoption par le gouvernement, le 5 Mars dernier, du projet de budget complémentaire 2012,  d’être marquées par de grandes incertitudes: au niveau politique, comme au niveau économique, comme au niveau social.

Des incertitudes que la publication par l’Institut National de la Statistique (INS) , en Février dernier, d’une note particulièrement pessimiste sur la conjoncture économique tunisienne 2011-2012 sous le titre «  Récession économique et rémission lente en perspective’  ne fait que confirmer, tout à fait dans la ligne des prémonitions  et des craintes dont nous avions fait état à propos de l’année économique 2012 dans des papiers antérieurs parus dans les colonnes de ’Leaders’ ( cf Dix Grandes Idées pour la Prospérité et la Justice Sociale :Stratégie de développement Economique et Sociale 2012-2016 publié le 2 Octobre 2011 ; A propos du budget économique et du projet de budget général de l’Etat publié le 2 Janvier 2012 ; et  Situation économique et sociale : un cri d’alarme  publié le 19 Janvier 2012. On sait  aussi qu’au moment où les prévisions élaborées par l’INS diagnostiquaient une ‘rémission lente’ de l’économie tunisienne, la Banque Centrale de Tunisie (BCT) faisait état, elle, dans un communiqué en date du 15 Février dernier, de ‘prémices d’amélioration’, dans l’évolution de l’économie tunisienne,  au point de déclencher une polémique, dont les médias locaux se sont faits l’écho.

Que sait-on aujourd’hui du bilan économique de l’année fiscale 2011, deux mois et une semaine après sa clôture ?

L’Annus Horribilissimus  2011 : l’économie tunisienne aux prises avec  une stagflation particulièrement virulente

Pour ce qui est de cet  Annus Horribilissimus  2011, et en dépit du caractère encore provisoire de nombreux chiffres, les données disponibles sont suffisamment éloquentes en ce qui concerne l’entrée, de plain-pied, de l’économie tunisienne, dans une forte récession, ou pour être plus précis encore, dans une forme de stagflation particulièrement vicieuse ( croissance négative plus inflation relativement forte) ; et ce, pour la première fois depuis l’indépendance, et non depuis 1986, comme on l’écrit ici et là.

Voici un ‘pot pourri’ (c’est le cas de le dire) de quelques indicateurs-clés du tableau de bord de la Tunisie économique et sociale, au terme des douze-treize  premiers mois de sa révolution Janvier 2011-Janvier 2012.

• Un PIB réel en chute libre : le taux de croissance économique pour l’année 2011, se situerait, sous réserve des résultats effectifs du quatrième trimestre de l’année passée, entre -1,8% et -2,0% , comparé à +3,2% en 2010 .
Pour un PIB tunisien estimé à 63,4 milliards de dinars en 2010, le manque à produire pour l’année 2011 varie  entre  1,1 milliard de dinars  et 1,3 milliard de dinars,  partis en fumée.

• Un chômage, toutes catégories confondues, de plus en plus massif : quasiment 19% de la population active, soit quelques 740 mille de tunisiens et de tunisiennes en âge de travailler, comparé à 14% et quelques 400 mille chômeurs fin 2010 : près du double en  12 mois. Avec en prime, des taux très largement supérieurs à la moyenne nationale dans 4 grandes régions sur 7 : entre 29.5% et  27.2% au sud et dans le centre-ouest tunisiens et 22.3% au nord-ouest. Et avec en surprime, 224 mille diplômés du supérieur sans travail ou  un taux de chômage de plus de 30%.

• Un déficit commercial en cavale : une aggravation de plus de 80% entre Janvier 2011 et Janvier 2012, et un doublement au cours des deux premiers mois de l’année en cours. Le taux de couverture, qui était de 75% en Janvier 2011, est tombé à  63,8% en Janvier 2012, soit moins des deux-tiers.

• Un déficit courant qui ne cesse de se creuser : quasiment 1% du PIB, pour le seul mois de Janvier 2012 contre 0,5% en Janvier 2011

• Un déficit budgétaire qui dépasse aujourd’hui les 8% du PIB et qui fait planer sur les finances publiques tunisiennes le fantôme du ‘Greek disease’ – le mal grec- dont on n’a pas fini de mesurer les effets dévastateurs sur la stabilité de la zone euro.

• Des avoirs nets en devises en baisse continue. A mi-février 2012, ces avoirs représentent l’équivalent de 10 200  millions de dinars, à peine de quoi couvrir 108 jours (3,6 mois d’importations), alors que la norme de sécurité dans ce domaine est estimée à 6  mois.  D’après certains analystes même, « cette baisse des avoirs nets en devises a pris une orientation descendante difficile à relever »  Plus de 2  milliards de dinars en devises sont partis en fumée au cours  des douze derniers mois, avec, en contrepartie, une croissance économique largement négative
.
• Des pressions inflationnistes menaçantes pour la stabilité financière du pays, le pouvoir d’achat des ménages et l’épargne nationale. Entre Février  2011 et Février 2012, le glissement  des prix à la consommation a atteint  5,4%contre 3.7% pour toute l’année 2011.

Sachant par ailleurs que les ménages  tunisiens avaient enduré une inflation des prix de l’ordre de 4% par depuis 2005, on imagine aisément l’ampleur de la détérioration du pouvoir d’achat  du citoyen moyen, et plus dramatiquement encore, des catégories les moins  nanties de la population.

Pourtant, avec une croissance économique en  berne et une tendance plutôt à la baisse des prix des produits de base importés-énergie exclue- le niveau général des prix domestiques devrait normalement connaître une détente, non une hausse.  La réalité des choses, comme le signale le rapport de l’INS précité, est que la hausse des prix constatée a été la conséquence d’un soutien de la consommation privée domestique via une politique de crédit bancaire, plutôt agressive, et  la conséquence aussi  d’exportations massives, autorisées et illégales, de produits alimentaires vers  la Libye, le tout sur fond d’une désorganisation des circuits de  distribution locaux patente.

A cet égard,  la bonne santé affichée en 2011 par les holdings du  secteur de la distribution (Poulina, Magasin Général), en contraste avec  les pertes enregistrées par d’autres  sociétés du ‘top 10’  en est la preuve.

• Une contraction de la liquidité bancaire, entraînant un resserrement du taux du marché monétaire (TMM), qui a atteint  3,71% en Janvier 2012 contre 3,16% un  mois auparavant. L’injection par la BCT de quelques 3,8 milliards de dinars en Janvier 2012, suivie d’une autre du même montant  au cours des 13 premiers jours de Février,  confirme d’une part  l’incapacité désormais de la politique monétaire conventionnelle (ajustements des taux d’intérêt directeurs nominaux et des réserves obligatoires), face à des taux d’intérêt réels négatifs, à jouer le rôle de régulateur du marché du crédit, et  d’autre part le recours de l’Institut d’émission à des modes d’intervention non conventionnels, via la procédure dite de ‘l’assouplissement quantitatif’ ( Quantitative easing), dont les risques inflationnistes sont réels.

• Une chute de l’indice de la production industrielle, atteignant 3.2% en Novembre 2011 ( -57.1% dans le secteur minier et -1,1% dans le secteur des industries manufacturières).

• Une confirmation de la mauvaise notation du risque des cinq grandes banques publiques tunisienne ( BBB-/ Négative) avec en plus le retrait des notes de soutien de l’Etat tunisien, sachant que ce dernier n’est plus à même de secourir lesdites banques, en cas de besoin.

• Une correction (baisse) conséquente de l’indice boursier Tunindex. Celui-ci a chuté de 25% entre septembre 2010-et Mai 2011.

• Au niveau des sociétés tunisiennes cotées en bourse, l’année 2011 a enregistré une baisse globale des revenus de près de 2% ; et les 10 plus grandes d’entre elles, à de rares exceptions près, n’ont réalisé aucun bénéfice.

Si nous ajoutons à ce tableau de bord  la chute des investissements directs étrangers (de 25% à 30% en moins), la fermeture d’entreprises étrangères ( autour de 150), les dommages directs -  hors dommages collatéraux- infligés au  potentiel productif privé ( plus de 200 millions de pertes touchant quelques 900 sociétés), plus la facture des catastrophes naturelles de Février dernier, on mesurera mieux encore l’ampleur des sinistres qui ont affecté l’économie nationale au cours de ces 13 premiers mois post-révolution..  « Pertes de richesses, montée de l’aversion au risque, dégradation de la solvabilité et résurgence des faillites et du chômage » : telle est, résumée, l’image que donne l’INS de l’économie nationale en 2011.

Quelques ‘pousses vertes’, quand même…

Il est vrai que l’occultation de ce tableau de bord économique tunisien des quelques
‘pousses vertes’ (green shoots) qu’il recèle ne serait pas juste. Trois indicateurs positifs peuvent être cités ici :

• Au niveau du commerce extérieur, deux évolutions encourageantes méritent d’être signalées

- En ce qui concerne les exportations, celles-ci ont enregistré  une hausse  de 2,6% en Janvier 2012, comparé à une baisse de 1.2% en Janvier 2011. A cet égard, les exportations industrielles ont été particulièrement performantes : +15.4%, avec une mention spéciale pour les industries agroalimentaires : +55.5% et les composants électriques : +33,7% .

- Pour ce qui  est des importations, la hausse de la part des biens d’équipements (+29,4% selon la BCT ou +21,7% selon l’INS) ainsi que celle des matières premières  et demi-produits  (+17,4%) sont évidemment la bienvenue.

Qu’elle soit destinée à reconstituer les stocks de biens d’équipements et d’intrants ou à renforcer le potentiel d’investissement productif effectif  des entreprises concernées, ces mouvements enregistrés au niveau de nos échanges extérieurs sont  à mettre au compte des évolutions positives de l’économie  nationale.

• Au niveau du secteur du tourisme, fortement sinistré,  les recettes estimées au cours des 10 premiers jours de Janvier 2012, soit 238 millions de dinars, sont  en augmentation par rapport à Janvier 2011, soit 185 millions de dinars .Les chiffres du mois de Février semblent confirmer cette tendance positive

• Au niveau de la notation du risque souverain Tunisie, la décision prise, fin Février dernier, par l’agence ‘Fitch ratings’ de confirmer le rang ‘Investment grade’  ou BBB- de l’économie tunisienne  est également une bonne nouvelle.
Ce rang, en effet,  permet  à la Tunisie de recourir, de nouveau, aux marchés de capitaux internationaux  et de s’y endetter au moindre coût.

Certes, les raisons qui avaient poussé, en Mars 2011, cette agence de notation à dégrader le risque souverain de la Tunisie de BBB à BBB- à savoir «  que la crise politique a dégradé les perspectives à court terme, pour l’économie, les finances publiques et le système financier » demeurent encore pertinentes, pour l’agence en tout cas, une année après.

De même, « la possibilité  de réviser positivement la note de la Tunisie, si un gouvernement stable se formait après les élections », comme ‘Fitch ratings’ l’avait envisagé, il y a une année, n’est pas d’actualité, aujourd’hui, non plus.

Enfin,  selon  ‘Fitch ratings’, « l’économie (tunisienne) a réalisé des résultats
moins bons que prévus, ce qui suscite des préoccupations au sujet de la durabilité de la dette publique et de la dette extérieure dans un contexte économique extérieur marqué par davantage d’incertitudes ».

Toutefois, en dépit des réserves évoquées ci-dessus, la transition politique en Tunisie post-élections d’Octobre 2011 est jugée par l’agence denotation suffisamment rassurante pour justifier la confirmation de l’Investment grade’, comme rappelé plus haut.

L’économie tunisienne dispose-t-elle d’un potentiel de relance en  2012 ?

Cet état des lieux de l’économie tunisienne Janvier 2011- Janvier-Février 2012 brièvement dressé, avec ses nombreuses zones d’ombre et ses rares ‘pousses vertes’, la question qui se pose tout naturellement est de savoir jusqu’où ce diagnostic permet d’anticiper une relance de la croissance économique  au cours des prochains mois- seule garante d’une sortie progressive du pays de la terrible crise sociale et même politique dans laquelle celui-ci est plongé depuis plus d’une année, ou, au contraire, d’enfoncer davantage le pays dans les miasmes d’une stagflation inédite, avec son cortège de misères, de privations et d’exclusions.

Un ajustement à la baisse du taux de croissance économique en 2012

Certes, le gouvernement actuel a eu la sagesse d’ajuster à la baisse le taux de croissance économique pour l’année en cours, de +4.5% (projet de budget général 2012, hérité du gouvernement de transition antérieur)  à + 3,5% (projet de budget complémentaire 2012), soit 1 point en moins. Cet ajustement est-il suffisant ou insuffisant, réaliste ou irréaliste, au vu du diagnostic précédent ? La question est pertinente, mais elle nous semble s’adresser davantage, comme l’évoque le rapport de l’INS précité, au potentiel de croissance effectif à moyen terme de l’économie tunisienne post-révolutionnaire, compte-tenu des dégâts subis en 2011 ( Voir également notre papier ‘ Dix Grandes Idées.‘ paru dans ‘Leaders’ 2/10/2011).Un débat qu’il nous faudrait nécessairement ouvrir plus tard.

Pour l’heure, toutefois, nous nous contenterons de dire ceci :en s’inscrivant dans la trajectoire d’une croissance économique positive, indépendamment du taux retenu, le gouvernement présent cherche à donner espoir et confiance à un peuple tunisien dont la nervosité est d’autant plus extrême que ses attentes montantes sont fortes et exigeantes et que les voies du progrès économique et social immédiat lui paraissent obscures et bouchées. Personne ne saurait contester aux gouvernants présents le bien-fondé d’un tel choix et d’une telle stratégie.

Ne pas occulter les obstacles sur la voie d’une relance rapide et durable

Mais on ne devrait pas, non plus, occulter, pour autant, l’ampleur des obstacles qui se dressent sur la voie d’une relance rapide et durable de la croissance économique tunisienne, à compter de l’année 2012. Le gouverneur de la BCT, lui-même, en a bien convenu, lui, qui,  en dépit de l’intonation optimiste de son communiqué du 15 Février dernier déjà cité, où il parlait de « prémices d’amélioration », qualifiées de « réalités tangibles », reconnaît qu’il est «  prématuré de fixer (pour 2012) un taux (de croissance) ou d’affirmer que le pays a renoué avec un taux de croissance positif ». De son côté, le rapport de l’INS, sans exclure la possibilité d’un  modeste rebond ‘technique’,  c.a.d éphémère, de la croissance, écrit que les « facteurs de risque  tirant l’économie tunisienne vers le bas sont  plus nombreux que les éléments favorisant un scénario de reprise vigoureuse ». Les catastrophes naturelles, qui ont sinistré au cours  de la seconde moitié du mois de Février, des régions entières du pays, le tout sur fond d’une instabilité sociale et sécuritaire qui n’en finit pas, ne peuvent que catalyser l’état d’inquiétude générale dans lequel vit le pays, quant aux perspectives d’une sortie rapide de la crise économique et sociale présente.

D’où pourrait provenir la relance de la croissance économique en 2012 ? Des gains de productivité, comme cela était le cas dans le passé ? Au vu des dommages que l’appareil productif privé et public a subis et au vu aussi de la détérioration que le climat social a connue au terme de 12 mois de troubles et d’instabilité, il est difficile de compter sur les gains de productivité pour tirer l’économie tunisienne du marasme dans lequel elle est engluée. La demande extérieure, autrement dit l’exportation, pourrait-elle constituer la bouée de sauvetage et remettre le pays sur une orbite de croissance positive, comme cela a eu lieu souvent par le passé ? La réponse est également douteuse.. En effet, ni la crise aiguë dans laquelle se débat les pays de la zone euro, nos partenaires commerciaux principaux, ni les secousses subies par les activités offshore chez nous du fait de la révolution, ni même la marge de compétitivité acquise par les exportations tunisiennes du fait d’une dépréciation rapide du dinar, ne plaident en faveur d’une relance forte, à très court terme en tout cas, de la croissance par le biais de l’exportation.

Reste la demande intérieure : consommation domestique + investissement domestique. Sans en faire le seul et unique moteur d’une reprise de la croissance dans l’immédiat, et tout en continuant d’exploiter toutes les opportunités offertes par le commerce extérieur et même les progrès de la productivité, l’expansion de la demande intérieure nous paraît constituer la condition première pour insuffler la vie, de nouveau,  dans une économie en déclin. Quelles sont justement les perspectives d’une redynamisation rapide de la production nationale via la demande intérieure ?

Une relance de la croissance, tirée par la demande intérieure

Le rôle assigné à la consommation privée

• Un contrôle plus strict des dérapages inflationnistes.
Pour ce qui est de la  relance de la consommation privée en 2012, un contrôle plus strict des dérapages inflationnistes nous paraît essentiel. Toutefois, les anticipations à ce propos ne sont guère rassurantes. En effet, toute aggravation des tensions inflationnistes en 2012 est de  nature à  détériorer davantage le pouvoir d’achat des ménages,  et donc, de brider  la consommation privée. La BCT  projette le niveau de l’inflation pour 2012 à 5,1%  contre 3,5% en 2011. Plusieurs facteurs  pourraient être  à la base de cette aggravation :

1) une désorganisation aggravée des circuits de distribution internes, ajoutée à une maîtrise insuffisante des flux d’exportation licite et illicite de biens alimentaires et autres produits de base locaux vers la Libye. L’équilibre de l’offre et de la demande sur le marché domestique tunisien peut, de ce fait, connaître des perturbations saisonnières, ou plus durables, comme cela s’est vu en 2011.

Aussi, une réorganisation drastique et volontariste par les pouvoirs public, des circuits de distribution internes et des modalités d’exportation des produits de première nécessité vers les pays voisins-Libye notamment-nous paraît-elle nécessaire et urgente.

2 ) un ajustement à la hausse des prix  domestiques de certains produits  de base importés et subventionnés- les hydrocarbures  notamment. Pareil  ajustement est  programmé dans le projet de  loi  de finances  complémentaire 2012.  Le projet prévoit un plafonnement des dépenses totales au titre des subventions au niveau de 3 067 millions de dinars, soit 4% du PIB : ce qui est déjà  considérable.

Une dérive –possible- des prix du brut au-delà de la fourchette actuelle : $ 100- $ 120 le baril, poserait un problème grave aux pouvoirs publics : ou bien ceux-ci  s’en tiendraient au plafond des dépenses de subventions fixé, auquel cas l’indice des prix à la consommation, et partant, l’inflation s’envoleraient ; ou bien l’Etat s’engage à financer sur ses derniers propres toute hausse des prix de  l’énergie, supérieure à la fourchette indiquée, auquel cas c’est l’un des équilibres majeurs de la loi   de finance 2012 : le  taux de déficit budgétaire fixé, qui volerait en éclat.

Aussi nous paraît-il primordial que les autorités publiques procèdent, sans tarder, à la mise en place d’un système de gestion de la pénurie en matière de consommation des produits  énergétiques, touchant la consommation publique comme la  consommation privée, sans exclure des dispositions discriminatoires en faveur de certaines catégories de consommateurs prioritaires : transports publics et autres.

3) une poursuite de la dépréciation de la parité du dinar vis-à-vis de l’euro notamment. A 2 dinars pour 1 euro, comme c’est le cas aujourd’hui, l’envolée des prix à l’importation qui s’en suit aggrave l’inflation importée dans notre pays. La menace d’une dévaluation plus forte encore de la monnaie tunisienne n’est pas hélas ! une simple hypothèse d’école. Si l’instabilité  politique, sociale et sécuritaire perdurent, que la croissance  économique reste atone, que nos avoirs nets en devises continuent de fondre  et que la marge de compétitivité internationale de nos  exportations s’amenuise davantage, alors la valeur du dinar ne pourra que poursuivre sa chute  et l’inflation importée que  prendre de l’ampleur.

Aussi une gestion plus active ou une  libéralisation ‘managée’ des importations  nous paraît-elle de mise, avec une plus grande flexibilité aux importations utiles pour la relance de la
croissance économique, donc de l’emploi.

• Rehausser le pouvoir d’achat des ménages

Une hausse  du pouvoir d’achat des ménages est  nécessaire à la dynamisation de la consommation privée  Cette hausse pourrait  être impulsée  par une augmentation des revenus des ménages, via une revalorisation  des salaires publics et/ou privés, ainsi que des  transferts sociaux publics ) et / ou via l’endettement bancaire.

1) En ce qui concerne le premier volet, une revalorisation des salaires publics et privés, ainsi que des  transferts sociaux publics ne pourrait être envisagée que si elle est ‘soutenable’, pour l’Etat et le secteur privé aussi.

a) S’agissant des salaires publics, composante essentielle des dépenses de fonctionnement de l’Etat (60% du total des dépenses budgétaires), la soutenabilité dont nous faisions état plus haut signifie avant tout le respect de la contrainte du déficit budgétaire –plafond fixé’ dans le projet de loi de finances complémentaire pour l’année 2012, à savoir 6,5% du PIB. Soit un taux qui représente près du double de celui retenu pour la croissance économique (3,5%) : ce qui constitue déjà un déséquilibre important

Le coût du recrutement de quelques 20 mille nouveaux fonctionnaires, prévu en 2012, plus celui de la revalorisation  éventuelle des salaires de plus d’un demi-million d’agents publics en poste doivent s’inscrire nécessairement dans  cette épure.

Le respect de cette condition de la soutenabilité suppose, bien évidemment, beaucoup d’autres  choses aussi : l’accord des partenaires sociaux concernés, une gestion  plus parcimonieuse de tous les autres postes de la consommation publique, et à plus long  terme, un ‘dégraissage du ‘mammouth’, selon une expression célèbre, cad de la  fonction publique, et une exposition des agents publics à la contrainte de productivité, à laquelle ils ont su, jusque-là, échapper.

b) S’agissant des salaires privés, ce concept de soutenabilité signifie que tout ajustement à la hausse des rémunérations des travailleurs soit proportionnel aux gains réalisés en matière de productivité du facteur- travail d’une part, et consenti par des entreprises bénéficiaires, non par des entreprises déficitaires, d’autre part..

2) Pour ce qui est du second volet, le renforcement du pouvoir d’achat des ménages, via l’endettement bancaire, toute politique de crédit à la consommation, propice à la relance de la consommation privée dans des conditions saines,  stables et durables devrait éviter deux pièges : celui du surendettement excessif, comme en 2011,  et celui du désendettement brutal des ménages, comme cela risque de se produire en 2012.

On sait que le surendettement massif des ménages en 2011 a été rendu possible par une politique de crédit bancaire à la consommation plutôt laxiste, grâce aux injections de liquidités massives par la BCT, comme évoqué plus haut. On connait aussi l’impact négatif de ce surendettement permissif sur l’équilibre des budgets des ménages, et la stabilité des prix à la consommation, surtout quand l’offre ne suit pas la  demande, que ce soit pour des raisons d’insuffisance de la production ou pour des raisons purement spéculatives.

Pour conjurer le mal du surendettement vécu en 2011, le ‘credit crunch’, la pénurie de crédit, à laquelle les ménages risquent fort d’être confrontés, du fait du retour nécessaire de la BCT à une politique monétaire plus orthodoxe, -inflation oblige- peut amorcer en 2012 un processus de désendettement  brutal des ménages, préjudiciable à l’expansion de la consommation privée, donc à la relance de la croissance.

L’objet du rappel ici de ces deux aspects excessifs et déstabilisants de la politique de crédit à la consommation est de rappeler, contrairement à une doctrine courante, que la meilleure cure à un surendettement excessif, comme cela avait été le cas en 2011, n’est pas le désendettement brutal. Comme cela pourrait bien être le cas en 2012. Cela est vrai  pour les établissements de crédits eux-mêmes, dont les bilans pourraient connaître des déséquilibres importants suite à un ‘shift’ brutal du surendettement au désendettement, comme pour les consommateurs privés, dont les budgets de dépenses risquent d’être désorganisés tout autant par un surendettement permissif que par un désendettement massif.  Seule une politique de crédit basée sur un accès raisonnable et contrôlé des ménages au financement destiné à des fins de consommation pourrait garantir une relance de celle-ci sur des bases saines et durables.

3) En réalité, ce qui on aurait souhaité voir dans les dispositions fiscales  du projet de  budget complémentaire 2012, c’est une fiscalité plus favorable à la consommation (baisse de la TVA par exemple) et aux revenus  du travail généralement, quitte à ajuster vers le haut l’imposition des  revenus du capital, et à être moins généreux en matière d’amnisties fiscales. De toutes les façons, il nous paraît essentiel , au vu du rôle assigné à la consommation privée dans la relance de la croissance, d’exclure de l’arsenal des réformes de la fiscalité tunisienne , tout projet tendant à introduire ce qui est connu sous le nom de ‘TVA sociale’

Le rôle assigné à l’investissement privé

L’autre composante de la demande intérieure ,l’investissement privé domestique, est tout autant, sinon plus, essentielle à la relance de la croissance économique. Une consommation privée en expansion exige une production de biens et de services en expansion aussi, qui signifie, à son tour, une dynamique d’investissement plus forte. Le problème qui se pose ici est que l’investissement privé dans cette Tunisie post-  révolutionnaire ne donne pas encore des signaux clairs. En dépit de l’absence de données  précises en la matière, on sait que l’année 2011 a été cruellement creuse en matière d’investissement privé. On sait aussi que ce qui continue de dominer dans le secteur des affaires, c’est l’attentisme, motivé par des perceptions défavorables dans sept domaines au moins :  quant à la réalité  et la durabilité de la sécurité dans le pays, et ce, en dépit des progrès réels accomplis en la matière ; quant à la nature du régime politique tunisien post- révolutionnaire, que le débat constitutionnel présent est censé définir ; quant à la stabilité des institutions qui gouverneront la nation dans les années à venir ; quant à  l’évolution des rapports  de production au sein de l’entreprise, et plus largement, entre les partenaires sociaux : Etat, syndicats et patronat ; quant à la volonté du gouvernement actuellement au pouvoir de régler le contentieux  relatif à  la nationalisation d’actifs économiques, réputés mal acquis ; quant au mode de gouvernance économique actuel, à qui manque la vision à moyen terme ; enfin, quant à l’évolution  de l’environnement économique, commercial, et financier international dans lequel  les privés tunisiens opèrent.

Aussi, en dehors de quelques intentions d’investissement, annoncées ça et là, et demeurées pour la plupart sans lendemain, les investisseurs tunisiens continuent-ils d’observer une attitude de ‘wait and see’ affligeante, que les professions de foi, répétées et largement médiatisées , des uns et des autres, plaidant pour un nouveau partenariat public-privé, n’ont guère réussi  à infléchir, jusque-là.

Il est vrai que le traumatisme subi par le monde des affaires, au cours des douze mois passés, et les pertes d’actifs subies par un millier d’entreprises et qui demeurent, à ce jour, très partiellement compensées, ne facilitent pas le retour à la confiance et à la prise de risque, de nouveau. Surtout que la sous- utilisation des capacités de production installées a atteint des niveaux historiques inédits  Il est vrai aussi qu’en dépit des injections de liquidités massives par la BCT, l’accès de l’entreprise, en particulier la petite et la moyenne, aux sources du crédit relève souvent ‘du parcours du combattant’, au risque de précipiter le secteur des affaires tunisien dans un cycle de désendettement accéléré, préjudiciable à l’investissement, donc à la relance de la croissance, après de longues années de surendettement excessif.  Il est vrai, enfin, que la pénurie de fonds prêtables moyens et longs, destinés à financer des projets, à maturité différée, industriels ou agricoles ou autres, comme l’insuffisance  de capitaux-risque,  illustrent  une des déficiences majeures du système bancaire et financier tunisien.

Autant d’obstacles que le gouvernement devrait examiner de plus près  et réduire en vue de créer les conditions optimales d’une relance durable de la croissance économique, sinon autonome, du moins plus résiliente que par le passé aux chocs exogènes engendrés par une exposition excessive de notre système productif, commercial, financier et social (émigration) aux vicissitudes de marchés étrangers en crise chronique (zone euro, en particulier).

Certes, les dispositions fiscales prises par le gouvernement actuel  et consignées dans le projet de budget complémentaire 2012 paraissent, en dépit de leur composante amnistiante dominante, aller dans le bon sens, dans la mesure où elles représentent de nouvelles incitations à l’investissement privé. Toutefois, elles demeurent, à nos yeux, partielles, partiales mêmes,  et insuffisantes pour dynamiser celui-ci et lui permettre de jouer le rôle attendu de lui, dans la relance de la croissance, à court  et à moyen termes, y compris dans les régions les moins nanties de la République. Aussi la mise en chantier d’une refonte totale de la fiscalité tunisienne nous paraît-elle relever des priorités urgentes, à laquelle le gouvernement actuel nous semble devoir s’atteler.
Chedly Ayari

http://www.leaders.com.tn/article/la-conjoncture-economique-tunisienne-2011-2012-revisitee?id=7935

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6 – La Tunisie envisage une embellie économique sur le moyen terme

La Tunisie a fait le point sur sa situation économique : stabilité sécuritaire, prêts d’organismes de crédit internationaux et plan de développement laissent espérer une nouvelle dynamique économique pour les prochaines années.

Le ministre de Planification et de la Coopération internationale, Abdelhamid Triki, a affirmé que le premier trimestre 2011 avait enregistré une croissance négative, dans la limite de 3,3%, tandis qu’au second trimestre  la croissance avait baissé à moins de 3%, selon les premières estimations.
Il a précisé que plusieurs indicateurs semblaient faire état d’un retour à la dynamique économique durant le mois de juin, notamment la croissance des impôts sur la valeur ajoutée à 80 et 100 million de dinars et l’amélioration des activités de certains secteurs économiques.

De plus, il a fait savoir que l’amélioration de l’économie nationale est étroitement corrélée à la stabilité sécuritaire et l’arrêt des sit-in et des grèves dans plusieurs unités industrielles publiques et privées. Il a insisté sur le fait que la loi des Finances complémentaire pour l’année 2011 intègre une série de projets et de programmes importants.
Il a même ajouté que le deuxième semestre sera certainement meilleur que le premier, si et seulement si était mise en place la stabilité politique et sécuritaire. Les experts estiment à 0,2% le taux de croissance.

M. Triki a mentionné l’intervention des organismes internationaux de crédit via l’octroi de prêts d’une valeur de 1.850 millions de dinars, répartis entre la Banque mondiale (700 MDT), la Banque africaine de développement (700 MDT), l’Agence française du développement (370 MDT) et la Commission de l’Union européenne (90 MDT).

«Jusqu’au 3 août 2011, la Tunisie a reçu 1,6 milliard de dinars, soit 500 millions de dinars de la BAD et 85 millions d’euro de l’AFD durant le mois de juillet dernier. Le 1er août et le 3 août, on a reçu réciproquement le montant de 250 millions de dinars», a-t-il précisé.
Cette aide de l’AFD s’explique par la stratégie de son directeur Dov Zerah, soucieux de focaliser une partie des aides en Afrique subsaharienne et sur le pourtour méditerranéen, pays ayant les plus gros besoins. Les précédentes décisions du dirigeants se sont portées sur des projets liés à l’éducation, à la bonification des taux d’intérêts, à l’agriculture ou encore au soutien des PME dans des pays tels que le Togo, la Tanzanie, l’Ouganda, la Mauritanie, le Ghana ou encore la Guinée et le Sénégal.
Le ministre s’est félicité du fait que la Tunisie a pu obtenir des prêts dans un délai très court alors que les procédures ordinaires prenaient 3 à 4 ans. Il a affirmé que les conditions de ces prêts sont très avantageuses car elles comprennent une période de latence allant jusqu’à cinq ans et un remboursement sur 30 ans.

Enfin, le ministre a détaillé les étapes du plan de développement à moyen terme en cours de préparation : Une première étape (2011-2012) consistera à contenir les répercussions négatives de la période post-révolution. Une deuxième étape  (2012-2013) sera une période de transition économique. Une troisième étape (2014-2016) se concentrera sur l’amélioration des conditions de vie, la réalisation de la croissance.

Le coût de ce plan est évalué entre 100 et 125 milliards de dinars sur les cinq ans. La priorité ira d’abord à l’investissement public pour résoudre les difficultés rencontrées sur certains projets liés à l’infrastructure de base et la liaison entre les régions et l’aménagement des nouvelles zones industrielles. Par ailleurs, il est prévu que la participation du secteur privé dans l’investissement dépasse les 60% à partir de 2014 pour atteindre 70% et 80% dans les années qui suivent.
Les prévisions anticipent la création de 500 mille postes d’emploi durant les cinq prochaines années, avec une moyenne de 80 et 85 mille postes durant les deux premières années. Le ministre a indiqué que ce plan sera présenté aux partis politiques et aux composantes de la société civile.
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http://lecercle.lesechos.fr/economie-societe/international/afrique/221137047/tunisie-envisage-embellie-economique-moyen-terme

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7 – Tunisie : une économie en panne


(Le PIB tunisien a chuté de 1,8% en 2011)/ AFP

Une croissance en berne, des finances publiques à la dérive, un gouvernement attentiste et des investisseurs frileux. Un an après la chute de Ben Ali, la Tunisie cherche un second souffle pour réussir sa révolution.

La nouvelle est surprenante. Selon le baromètre mondial du bonheur, réalisé en décembre 2011 par le réseau Win-Gallup International dans 58 pays, la Tunisie figure au septième rang des nations les plus optimistes au plan économique. Surprenant, car la première année de transition après la chute de Zine el-Abidine Ben Ali, le 14 janvier 2011, a été particulièrement difficile… et les perspectives pour 2012 sont loin d’être réjouissantes.

Après avoir espéré une croissance « nulle », le gouvernement a finalement enregistré une chute du PIB de 1,8 % l’an passé. À lui seul, « le recul du secteur du tourisme a coûté quatre points de PIB », explique Aziz Mebarek, associé du fonds d’investissement Tuninvest. Sans parler du trou d’air connu par les activités minières (- 68 %) et pétrolières (- 32,9 %). « La révolution représente un manque à gagner de 2,5 milliards de dinars [1,3 milliard d'euros, NDLR] », constate, amer, Ridha Saïdi, ministre délégué chargé des questions économiques. Au moins le pays aura-t-il pu compter sur la bonne tenue de ses entreprises exportatrices (industries textiles, mécaniques et électriques) pour limiter le déficit de la balance commerciale. La tendance pourrait toutefois s’inverser si l’Europe, premier débouché des entreprises tunisiennes, entrait en récession, comme c’est prévisible.

Une année 2011 dans le rouge

Dans le même temps, l’État n’a pu empêcher une dérive des finances publiques. Fin 2011, le déficit budgétaire et la dette tunisienne atteignaient respectivement 5 % et 45 % du PIB. Pas encore inquiétant, à condition que l’économie nationale retrouve rapidement son dynamisme. Mieux vaut prévenir que guérir, juge pour sa part l’économiste Moncef Cheikhrouhou, élu du Parti démocrate progressiste (PDP) à l’Assemblée constituante. « Je suis favorable à l’inscription d’une règle d’or dans la Constitution. Si le déficit ou la dette dépassent respectivement 3 % et 60 % du PIB, le gouvernement devrait être obligé de venir se justifier devant le Parlement », plaide-t-il.

Pour Jalloul Ayed, ancien ministre des Finances, le contrat du gouvernement de transition dirigé par Béji Caïd Essebsi jusqu’à la fin de 2011 est néanmoins rempli, le plus important étant d’avoir réussi à organiser des élections démocratiques. « La situation est compliquée, mais reste gérable », estime-t-il. Plus de 3 milliards de dinars non inscrits au budget de l’État ont été dépensés en 2011, d’abord pour prendre en charge les dégâts engendrés par la révolution, ensuite pour répondre à une avalanche de demandes sociales.

800 000 chômeurs
Une situation rendue explosive par l’augmentation inédite du nombre de chômeurs. On parle désormais de 800 000 sans-emploi, soit 19 % de la population active. De quoi nourrir, surtout chez les jeunes diplômés inactifs, une solide rancoeur vis-à-vis des politiques et des institutions. Pour désamorcer cette bombe, le gouvernement devrait reconduire une version améliorée du plan Amal, prévoyant une aide financière, pour les diplômés-chômeurs, de 200 dinars par mois. Si la reconstruction de la Libye voisine a fait naître un espoir pour les candidats à l’expatriation, la majorité d’entre eux devra patienter tant que le pays ne sera pas complètement pacifié.

Vainqueur des élections constituantes du 23 octobre 2011, le parti islamiste Ennahdha avait fait du social son principal cheval de bataille. Mais ses ministres prennent peu à peu conscience qu’ils ne pourront, compte tenu des finances publiques, répondre à toutes les revendications. « Les fonctionnaires réclament la généralisation de la prime accordée par le précédent gouvernement. Si nous acceptions, cela représenterait un chèque de 700 millions de dinars pour l’État. Or l’enveloppe prévue pour les augmentations dans la fonction publique n’est que de 250 millions de dinars », rappelle Ridha Saïdi.

Pour se financer, la Tunisie envisage de vendre des bons du Trésor au Qatar pour un montant de 380 millions d’euros. L’Union européenne (UE) a par ailleurs promis un don de 400 millions d’euros et, via la « task force » UE-Tunisie (créée pour coordonner le soutien mondial à la transition tunisienne), la mobilisation de 1 milliard d’euros. Le Fonds monétaire international (FMI), dirigé par Christine Lagarde – en visite à Tunis début février -, pourrait également participer à cet effort collectif. Mustapha Kamel Nabli, gouverneur de la Banque centrale, estime les besoins en financement extérieur à 3,8 milliards d’euros cette année.

Ennahdha et ses alliés du gouvernement, Ettakatol et le Congrès pour la République (CPR), pourront-ils éviter une politique de rigueur ? Difficile à dire, tant les orientations de la troïka sont encore floues. Pour le savoir, il faudra patienter jusqu’à la présentation du projet de loi de finance complémentaire attendu pour la fin de février ou le début de mars. Voté dans l’urgence en décembre 2011, le budget de l’État est loin de répondre aux défis de la transition. Ainsi, seuls 560 millions de dinars ont été attribués au développement régional. Selon nos informations, la somme pourrait finalement être doublée.

Le laxisme du gouvernement
Cette période de flottement est, selon les observateurs, soit la conséquence de l’inexpérience du gouvernement, soit une stratégie visant à partager les choix douloureux à venir en consultant les partis d’opposition. Mais plus encore que l’attentisme du gouvernement, c’est son laxisme en matière d’ordre public et de sécurité que lui reprochent l’opposition et de nombreux économistes. En janvier, on comptait encore de nombreux sit-in paralysant ici une entreprise, là une administration. Pis, la multiplication des agressions physiques (sur des universitaires, des journalistes, les forces de l’ordre) est un très mauvais signal envoyé aux milieux d’affaires. « Des exactions que le pouvoir condamne trop mollement », déplore un économiste de la Banque africaine de développement (BAD).
Le malaise se retrouve chez les entrepreneurs. Les investissements étrangers ont chuté de 29,2 % (de 15 % pour les sociétés locales) en 2011.
Dans le même temps, 170 entreprises étrangères ont fermé partiellement ou totalement leurs usines, détruisant plus de 12 300 emplois. « Quel est l’investisseur qui acceptera de mettre son argent dans un pays où la fumée s’élève de toutes parts ? » reconnaît Samir Dilou, porte-parole du gouvernement. Une ambiance délétère au moment où l’économie nationale fonde beaucoup d’espoirs sur la reprise du tourisme. « Nous sentons un frémissement de la demande ces dernières semaines, mais cela reste très fragile », indique Aziz Mebarek, actionnaire, via Tuninvest, d’un tour-opérateur français.

Des patrons très critiques
Les discours ne suffisent plus. Plus de trois mois après les élections constituantes, les patrons tapent du poing sur la table pour que le gouvernement sorte de sa léthargie et trouve une solution aux grèves sauvages qui empoisonnent la vie de certaines entreprises. L’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (Utica) a ainsi proposé des assises réunissant syndicats, gouvernement et patronat afin de refonder les bases d’un nouveau pacte social. L’attentisme de la troïka au pouvoir en matière d’économie suscite aussi de vives réactions. Explosion du marché noir, pénurie de financements pour les PME… « La crise réclame des prises de décision rapides, mais rien ne se passe », déplore Hichem Elloumi, de l’Utica. Monia Saïdi, de la Confédération des entreprises citoyennes de Tunisie (Conect), exprime quant à elle ses doutes quant au fonctionnement des administrations : « Notre crainte est de voir apparaître des traitements de faveur ou de défaveur en fonction des orientations politiques de chaque patron. » J.C.

Un marasme que l’économiste Dhafer Saïdane attribue aussi au manque de réactivité des banques. « Il n’y a pas eu de sursaut national après la révolution. Elles continuent à préserver leurs marges et oublient de faire circuler l’argent, le sang de l’économie », peste-t-il. Partisan des produits islamiques, ce spécialiste de la finance les invite à créer des fonds d’amorçage compatibles avec la charia. « Ce serait idéal pour mobiliser l’épargne des PME. Il y a dans les régions de nombreux patrons qui ont des réserves financières mais ne savent pas comment les investir », estime-t-il.

“Une nouvelle vision du rôle de l’État”
De son côté, Jalloul Ayed met en avant le potentiel des partenariats public-privé pour impulser une nouvelle dynamique. « En créant la Caisse des dépôts et consignations sur les modèles français et marocain, nous avons initié une nouvelle vision du rôle de l’État, qui devient un catalyseur pour les investissements privés. Cela permettra de débloquer des financements pour des projets d’infrastructures sans grever le budget national », insiste l’ancien ministre des Finances. Un dispositif salué par la Banque mondiale et le FMI lors de leur mission en janvier à Tunis.
On attend aussi la confirmation de la création du Fonds générationnel, doté de 2,5 milliards de dinars et destiné à stimuler le secteur privé. Industries textiles, mécaniques et électriques… Leur potentiel est important « à condition d’augmenter la part de valeur ajoutée technologique », rappelle Jalloul Ayed. Le secteur des nouvelles technologies représente lui aussi un important réservoir de croissance et d’emploi. Selon l’organisation professionnelle Infotica, il pourrait créer 50 000 postes dans les trois ans.

Les économistes Moncef Cheikhrouhou et Dhafer Saïdane insistent enfin sur la relance du processus de décentralisation pour répartir équitablement la croissance. « Nous vivons un moment historique où tout est à inventer. Le plus frustrant, c’est qu’arithmétiquement le pays peut viser une hausse du PIB de 8 % par an », rage le premier. Pour 2012, la Banque mondiale table sur 2,5 % de croissance. Atteindre cet objectif constituerait déjà une victoire pour les initiateurs du Printemps arabe.

http://www.jeuneafrique.com/Article/JA2665p106-108.xml0/

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8 – Tunisie : comment le pays fait face au chaos postrévolutionnaire


(L’avenue Habib Bourguiba débarrassée des militaires, à Tunis.)/AFP

Malgré la multiplication des mouvements de protestation et la pression des islamistes radicaux en Tunisie, le pays résiste et parvient tant bien que mal à échapper au chaos postrévolutionnaire. Grand reportage.

Le 25 janvier, un communiqué du ministère tunisien de l’Intérieur diffusé par les chaînes de télévision locales surprend les téléspectateurs : « Compte tenu de l’amélioration notable des conditions de sécurité, décision a été prise de lever le dispositif policier et militaire établi sur l’avenue Habib-Bourguiba. » Depuis la révolution du 14 janvier 2011, la circulation dans l’artère centrale de la capitale était interdite aux voitures et aux piétons du côté du siège du ministère de l’Intérieur, devenu la cible privilégiée des contestataires de tous bords. Le dispositif mis en place pour protéger ce site « sensible » se prolongeait jusqu’au bout de l’avenue afin de sécuriser la cathédrale de Tunis et, en face, le siège de l’ambassade de France. Fils barbelés, blindés et uniformes de toutes les couleurs (policiers, militaires et forces antiémeutes de la Brigade de l’ordre public, BOP) avaient porté un sacré coup au charme de l’avenue commerçante, espace convivial par excellence avec ses multiples terrasses à l’ombre des ficus, son théâtre et ses nombreuses enseignes de marques prestigieuses.

Le communiqué des services d’Ali Larayedh, grande figure du parti islamiste Ennahdha et titulaire du portefeuille de l’Intérieur, a surpris, au moment où la sécurité constitue le premier motif d’inquiétude des Tunisiens. Multiplication des mouvements de protestation et des revendications socioéconomiques sur l’ensemble des vingt-quatre gouvernorats du pays – accompagnés le plus souvent d’actes de violence, de coupures d’axes routiers et de voies ferrées -, paralysie de l’administration locale, opérations coup-de-poing du courant salafiste, effets collatéraux de la crise libyenne avec la dissémination d’armes légères en provenance des arsenaux de feu Mouammar Kaddafi… Autant de facteurs qui ont favorisé un inquiétant développement de la criminalité. « Ce n’est pas obsessionnel, témoigne Souad, étudiante à la fac de médecine, mais depuis que j’ai été agressée en plein jour à bord d’une rame de métro [en fait, le tramway de Tunis, NDLR], pourtant bondé, pour une chaîne en or, je suis tombée dans une totale paranoïa. Je me surprends à trouver aux personnes que je croisais tous les jours auparavant des mines patibulaires. Une peur tenace m’a assaillie. »

600 000 jours de grève
Auditionné le 24 janvier par l’Assemblée constituante dans le cadre d’un débat général sur la situation sécuritaire, le Premier ministre, Hamadi Jebali, a dévoilé quelques chiffres qui font froid dans le dos. Au cours des douze mois qui ont suivi la fuite du dictateur, on a comptabilisé plus de 22 000 mouvements de protestation, avec à la clé plus de 600 000 jours de grève (en chiffres cumulés). Une catastrophe pour l’économie, qui a enregistré des pertes de l’ordre de 2,5 milliards de dinars (1,25 milliard d’euros) et une croissance négative de 1,8 %. « C’est un record absolu, assure Mansour Moalla, ex-gouverneur de la Banque centrale. Nous n’avons connu que deux précédents. En 1966, l’économie s’était rétractée de 1 % et de 0,8 % l’année suivante. C’était dû à la politique “coopérativiste” du socialisant Ahmed Ben Salah. Mais l’économie tunisienne a alors montré – comme aujourd’hui – ses capacités de résistance, puisque après cette période délicate le pays a connu pendant trois années consécutives une croissance à deux chiffres. »

Après l’euphorie…
Ces appréhensions n’ont pas empêché les Tunisois de savourer, ce 26 janvier, le plaisir de voir leur avenue Bourguiba débarrassée de toute présence militaire. Ils peuvent à nouveau siroter un thé à la menthe sur la terrasse du Café de Paris, attenant au ministère de l’Intérieur, et déambuler sur les larges trottoirs des Champs-Élysées locaux. Car la Tunisie ne s’est pas non plus transformée en un coupe-gorge où l’employé serait en permanence en rébellion contre son employeur, et l’État, assailli de toutes parts, en situation de faillite.

L’euphorie révolutionnaire retombée après le premier scrutin démocratique de l’histoire du pays, la population s’est scindée en deux catégories distinctes et asymétriques. Non pas entre laïques et islamistes, comme l’actualité le laisserait à penser, ou entre nantis et pauvres, mais plutôt entre, d’une part, ceux qui sont convaincus que la révolution a pris fin avec la chute du système Ben Ali et la tenue d’élections démocratiques, et, d’autre part, les partisans de la poursuite de la révolution. Ces derniers se recrutent au sein d’une jeunesse frappée de plein fouet par un chômage endémique (800 0000 sans-emploi pour une population active de 3,5 millions de personnes), notamment en milieu rural ou semi-rural, où les disparités de développement sont particulièrement criantes. « Mes fonctions passées, témoigne, ému, Mansour Moalla, ancien ministre de Habib Bourguiba et ex-gouverneur de la Banque centrale de Tunisie (BCT), m’ont permis de sillonner à plusieurs reprises le pays en long et en large. Jamais je n’ai vu la misère que je découvre aujourd’hui en regardant les reportages que consacrent les chaînes de télévision nationales au pays profond. On ne mesurera jamais assez les dégâts provoqués par le clan maffieux du règne précédent. »

Couplés à la révolution, dénuement, extrême pauvreté et retards de développement engendrent une soif de justice sociale et une impatience qui confinent parfois à l’irrationnel. Les « militants de la révolution inachevée » estiment, pour des raisons parfois divergentes, avoir été spoliés de leur victoire et ne pas avoir encore vu la couleur de ses acquis. Ils manifestent leur mécontentement, les uns, les plus nombreux, pour des revendications socioéconomiques, les autres pour leurs libertés fondamentales, que menace une minorité agissante : les salafistes.

L’ancien Premier ministre du gouvernement provisoire, Béji Caïd Essebsi, se veut plus nuancé s’agissant de la situation économique : « Je n’en tire aucune gloire, mais je vous rappelle que les exportations ont crû de quelque 7 % en 2011. En outre, la croissance négative ne nous a pas empêchés de créer 50 000 emplois. C’est certes insuffisant, mais, au vu de la conjoncture post-révolutionnaire, la performance n’est pas banale. » Si son successeur, Hamadi Jebali, est encore plus optimiste, annonçant « une croissance de 4,5 % pour l’année en cours », son gouvernement ne tresse pas de lauriers à l’exécutif sortant. Selon Moncef Ben Salem, ministre de l’Enseignement supérieur et faucon d’Ennahdha, « le gouvernement de Béji Caïd Essebsi ne nous a pas facilité la tâche. Avant de quitter la Casbah, il a augmenté les salaires des seuls fonctionnaires du Premier ministère. Depuis, nous faisons face à une protestation des syndicats de la fonction publique, qui exigent que les salaires soient alignés sur ceux de la primature. Cela a créé un front social que nous aurions pu éviter. » Ledit front social est en ébullition permanente avec une généralisation du « tout et tout de suite ». Illustration de cette nouvelle mentalité : « la révolte des Ouled Ayar », comme l’opinion a qualifié le mouvement de désobéissance civile ponctué par une grève générale, entre le 13 et le 18 janvier, à Makthar, une ville de 30 000 âmes située à 160 km au sud-ouest de Tunis.

À Makthar, la capitale des Ouled Ayar
Héritière de l’antique Mactaris, cité de villégiature sous l’Empire romain, Makthar est la capitale des Ouled Ayar, une tribu berbère totalement arabisée. Selon Sami Tahri, tout nouveau secrétaire général adjoint de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), « près de un Tunisien sur trois est un Ayar. [Leur] vocation migratoire a fait que chaque ville et village abrite au moins une famille des Ouled Ayar ». Mal aimée de Habib Bourguiba, qui lui reprochait son alignement sur son irréductible rival, Salah Ben Youssef, Makthar n’a jamais eu les faveurs du pouvoir. « C’est pourquoi, lors du découpage territorial, raconte Ezzeddine Chelbi, animateur du mouvement de désobéissance civile, le statut de chef-lieu de la région a été accordé à une ville de moindre importance : Siliana. Si Makthar a été marginalisée par Bourguiba, le pouvoir de Ben Ali a accentué notre isolement. Résultat : un chômage rampant, un sous-développement total avec l’absence de toute activité industrielle et des ressources naturelles négligées [un important gisement de marbre est laissé à l'abandon]. »
La ville a six lycées, mais à quoi servent-ils si au bout il y a le chômage ? Les banques refusent de financer les projets des jeunes promoteurs…

La situation n’est pas plus catastrophique qu’ailleurs, mais Makthar vit très mal l’injustice historique dont elle estime avoir été victime de la part des gouvernements successifs avant la révolution. « Nous avons un formidable argument touristique avec un fabuleux site archéologique de 100 ha et pas le moindre hôtel en ville pour accueillir des touristes », déplore Ammar, 29 ans, titulaire d’un master en mathématiques et d’un diplôme d’ingénieur agronome, mais au chômage depuis 2009. L’association des diplômés-chômeurs, que préside Maher Ben Ammar, architecte sans emploi, compte près de 2 000 membres à Makthar. « La ville a six lycées, mais à quoi servent-ils si au bout il y a le chômage ? s’interroge Ammar. Un diplôme de troisième cycle ne constitue pas une garantie pour les banques, qui refusent de financer les projets des jeunes promoteurs, ici plus qu’ailleurs. »

Le sous-développement saute aux yeux dès que l’on pénètre dans la ville. Nichée à 900 m d’altitude, Makthar, où l’on enregistre en hiver des températures polaires, est cruellement dépourvue de gaz de ville, alors que le gazoduc transméditerranéen par lequel est acheminé le gaz algérien vers l’Italie et la Slovénie n’est distant que de quelques encablures. Après deux marches pacifiques, la protestation s’est durcie pour se muer, dès le début de 2012, en désobéissance civile. « Le jour où les Ouled Ayar se réveilleront… », n’a cessé de marteler le vieil Ali Ben Ammar, grande figure locale du mouvement nationaliste. Mais le feu est partout, aucune région n’est épargnée, et le pouvoir ne peut répondre à toutes les sollicitations. Le 13 janvier, le mouvement se radicalise un peu plus. La grève générale est décrétée. Tous les accès de la ville sont fermés, mais aucune action violente n’est engagée. Contrairement à ce qui s’est passé à Sidi Bouzid, Kasserine ou Le Kef, aucun bâtiment public n’est saccagé. La population soutient le mouvement. Mais au bout de cinq jours d’isolement total, sans possibilité de ravitaillement, elle est au bout du rouleau.


(Barrage routier lors d’un mouvement de protestation civile à Makthar, le 17 janvier.)/ AFP

Le gouvernement prend conscience de la gravité de la situation. Grâce à l’entregent du colonel commandant de la garnison de Makthar, le président Moncef Marzouki consent, le 18 janvier, à recevoir une délégation des protestataires à Carthage. La ville frondeuse dépêche dix-huit émissaires. Trop pour le protocole. « Le président ne peut recevoir que cinq personnes », assure un préposé du Palais. « Pas question », rétorque Maher, chef de la délégation. Finalement, ce sera le président qui ira à leur rencontre, sur l’esplanade de la mosquée El-Abidine, à Carthage. Patient, le chef de l’État écoute attentivement les délégués égrener les revendications de Makthar : statut de chef-lieu de région pour la ville, constitution d’un groupe industriel public pour l’exploitation du marbre, construction d’un hôpital régional, amélioration du cadre de vie des populations à travers des projets structurants… Le président Marzouki prend note sur une feuille blanche de toutes ces revendications, la date, la signe et la remet au chef de délégation, en précisant que toutes ces demandes seront satisfaites « dans la mesure du possible », s’engageant même à apporter lui-même de bonnes nouvelles à la population. « Donnez-moi quinze jours », leur demande-t-il.

Dans l’heure qui suit, les barrages routiers sont levés, les établissements scolaires rouvrent leurs portes et l’hôpital reprend ses activités. La ville attend « siyadatouhou », comme l’appellent les émissaires en rendant compte de leur mission à la population. « Si, par malheur, Marzouki ne tient pas ses engagements, prévient Ammar, il y aura forcément une dérive vers des actions violentes. » Un exemple ? « On procédera à la fermeture de tous les axes routiers menant vers l’Algérie », menace Ammar. Les échanges avec le voisin algérien sont vitaux pour la partie occidentale de la Tunisie.

Maturité
À terme échu, Moncef Marzouki n’est pas venu, mais Makthar ne s’est pas embrasée. Il faut dire que la visite était programmée pour le 2 février. Ce jour-là, près de Sfax, à 270 km au sud de Tunis, trois hommes armés sont signalés à bord d’un véhicule. Pris en chasse par les forces de sécurité, ils font feu, blessant quatre soldats, dont un grièvement. Au bout d’une course-poursuite de quelques heures, une unité de l’armée neutralise les fuyards, abattant deux d’entre eux et arrêtant le troisième. Le président Moncef Marzouki annule sa visite à Makthar et convoque les ministres de la Défense et de l’Intérieur, ainsi que le chef d’état-major, le général Rachid Ammar, et les patrons des services de renseignements et de la police nationale. Bref, un conseil de guerre. Un motif jugé recevable par les habitants de Makthar, preuve d’une maturité insoupçonnée. Cette pondération ne surprend pas Béji Caïd Essebsi : « Au plus fort des antagonismes, le Tunisien a toujours fait preuve de mesure, dit-il fièrement. Le peuple exècre les extrêmes et les positions radicales. »

Pourtant, l’extrémisme est bien là et il a pour nom salafisme. Courant minoritaire dans la mouvance islamiste, largement dominé par Ennahdha, au pouvoir depuis les élections du 23 octobre 2011, les salafistes tunisiens sont, comme ailleurs, scindés en deux groupes distincts : les quiétistes, qui prônent un islam rigoriste de type wahhabite mais n’entreprennent aucune action à l’encontre des gouvernants, et les djihadistes, adeptes de la lutte armée et de l’excommunication de quiconque refuse de les suivre dans leur ambition d’instaurer un émirat. Sévèrement réprimés sous Ben Ali, les salafistes ont bénéficié des bienfaits de la révolution, notamment de l’amnistie générale, promulguée en février 2011, qui a permis l’élargissement d’une centaine de cadres dirigeants et d’apprentis terroristes incarcérés après des séjours en Algérie ou en Irak, où ils ont subi des formations militaires et de guérilla urbaine. Proche d’Al-Qaïda, les salafistes tunisiens n’en partagent cependant pas la vision internationaliste et penchent plutôt pour les thèses du Front islamique du salut (FIS) algérien, qui préconisait, avant sa dissolution, un islam radical dans un cadre national.

Selon une étude publiée par l’hebdomadaire tunisien arabophone Al-Hadeth dans son édition du 25 janvier, les salafistes sont implantés en milieu urbain, avec une présence importante dans la région de Bizerte, à une soixantaine de kilomètres au nord de Tunis. La première proclamation d’un éphémère émirat islamique en Tunisie a eu comme cadre Sejnane, à 80 km à l’ouest de Bizerte. À quelques jours de la fin de 2011, environ deux cents salafistes en avaient pris le contrôle, établissant des tribunaux islamiques, transformant des bâtiments publics en geôles pour les citoyens pris en flagrant délit de péchés, notamment les adeptes de Bacchus, qui, en guise de dégrisement, ont reçu des coups de bâton.

Le seul vendeur de boissons alcoolisées a vu son magasin saccagé et son stock de marchandises détruit, avant de se voir notifier, après quelques jours en « prison », un bannissement de la ville. Un traitement identique a été réservé au marchand de musique, qui gagnait sa vie en gravant des CD de chansons occidentales ou arabes à succès. « Cette fois, nous avons brûlé ton échoppe. Si tu reprends cette activité qui détourne le musulman de la mosquée, ce sera ta maison et tous ceux qui s’y trouvent qui brûleront », l’a menacé un “cadi” (juge islamique] autoproclamé. Mais que fait la police ? Petite bourgade, Sejnane ne dispose que d’un commissariat gardé par cinq agents des forces de l’ordre. Insuffisants pour faire face aux assaillants. Les multiples demandes de renfort sont restées lettre morte. « Le ministère de l’Intérieur reçoit quotidiennement des centaines de sollicitations de ce genre », se justifient les intéressés. « Nous n’avons plus aucun doute, rétorquent les détracteurs d’Ennahdha, le gouvernement protège les salafistes. »
Opérations coup-de-poing

Le niqab s’est généralisé à Sejnane et les jeunes chômeurs se laissent désormais pousser la barbe et adoptent la tenue de combat ou l’ensemble seroual-qamis afghan.
Toujours est-il que l’épisode de l’émirat de Sejnane n’a pris fin qu’après la médiatisation des événements de la région de Bizerte. Des militants d’ONG et de partis laïques s’y sont massivement rendus pour en avoir le coeur net. Très vite, les meneurs salafistes se sont évanouis dans la nature. Mais Sejnane a été traumatisée. Le niqab s’y est généralisé et les jeunes chômeurs se laissent désormais pousser la barbe et adoptent la tenue de combat ou l’ensemble seroual-qamis afghan. Selon le journaliste Zied Krichen, directeur du quotidien Le Maghreb, la révolution a provoqué une véritable guerre des mosquées. « Aujourd’hui, explique-t-il, le courant salafiste, à travers ses deux déclinaisons, quiétiste et djihadiste, contrôle quatre cents mosquées, soit un lieu de culte sur cinq. »

Les salafistes surfent sur la vague de liberté provoquée par la révolution. C’est au nom de cette liberté qu’ils mènent des ghazoua (« raids ») pour la conquête du niqab à l’université de la Manouba, qu’ils multiplient les opérations coups-de-poing contre les lieux de débauche et les maisons closes et s’en prennent aux intellectuels et journalistes qui osent dénoncer en public leur stratégie de la terreur. Leur premier coup de force a été l’attaque, le 26 juin 2011, du cinéma Afric’Art, qui diffusait le long-métrage de la réalisatrice tunisienne Nadia el-Fani, Ni Allah, ni maître ! Quelques mois plus tard, ils s’illustrent à nouveau après la télédiffusion du film d’animation Persepolis par Nessma TV. Le 23 janvier, l’ouverture à Tunis du procès de Nabil Karoui, le patron de la chaîne, poursuivi pour avoir programmé « un film contraire aux valeurs du peuple », a fourni une nouvelle occasion aux salafistes de terroriser « les mécréants et apostats, passibles de la peine de mort ».

Lors de ce triste rassemblement, ils ont sauvagement agressé Zied Krichen et l’universitaire Hamadi Redissi. Les images de cette agression, diffusées sur le net et sur les réseaux sociaux, ont suscité un grand émoi dans l’opinion. Cinq jours plus tard, à l’appel de plusieurs partis laïques ou de gauche, près de 10 000 marcheurs ont défilé contre la montée de l’extrémisme dans les artères de Tunis et dans plusieurs villes de province. Un officier de police chargé de canaliser la foule de manifestants l’assure : « Cette fois, nous avons reçu des ordres. Si les salafistes tentent de provoquer les marcheurs, on leur rentre dedans. » L’auteur de ces instructions ? Hamadi Jebali en personne, Premier ministre et secrétaire général d’Ennahdha.

Faut-il pour autant, à la lumière de ces événements, désespérer de la Tunisie ? « Pas du tout, répond Bessam Khlef, patron de PME à Tunis. Au plus fort de la crise, les services de l’État, que l’on dit faible, n’ont pas été défaillants. Aucun délestage, aucune rupture dans l’approvisionnement en eau potable, aucune fermeture d’hôpital. La révolution a emporté un régime, et si la République a mis un genou à terre, l’État est resté debout. Vacillant mais debout. » C’est l’une des raisons pour lesquelles la Tunisie a été épargnée par la violence extrême et le chaos qui règnent en Égypte, en Libye ou au Yémen.

http://www.jeuneafrique.com/Article/JA2666p039-044.xml0/algerie-libye-tunisie-islamismetunisie-comment-le-pays-fait-face-au-chaos-postrevolutionnaire.html

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9 – Le budget de la Libye en 2012

Un budget équilibré
Après trois mois de travaux, le CNT a adopté un budget à l’équilibre. Celui-ci tranche avec les déclarations initiales (notamment celles faites au FMI) prévoyant des dépenses plus modestes (62.4 Mds LYD) et un déficit d’environ 6.6 Mds LYD.

Les recettes atteindront 68.5 Mds LYD (41.3 Mds EUR ; 54.4 Mds USD), tirés à 95% des recettes pétrolières : 65.1 Mds LYD (39.2 Mds EUR ; 51.7 Mds USD) ; et pour 3.4 Mds LYD (2 Mds EUR ; 2.7 Mds USD) des revenus des douanes, impôts, société nationales et ventes locales d’hydrocarbures raffinés.

Pour une production moyenne de 1.4 Mb/j, le cours du baril choisi pour les prévisions budgétaires serait[1] de 100 USD.
Les dépenses atteindront 68.5 Mds LYD, réparties entre les chapitres suivants :
-          1. Salaires et rémunérations : 18.7 Mds LYD (11.3 Mds EUR ; 14.8 Mds USD).
-          2. Fonctionnement : 12.1 Mds LYD (7.3 Mds EUR ; 9.6 Mds USD).
-          3. Projets et programmes de développement et reconstruction : 19.1 Mds LYD (11.5 Mds EUR ; 15.2 Mds USD).
-          4. Subventions et stabilisation des prix (produits alimentaires, produits pétroliers, services publics) : 14.6 Mds LYD (8.8 Mds EUR ; 11.6 Mds USD).
-          5. Budget de réserve : 4 Mds LYD (2.4 Mds EUR ; 3.2 Mds USD).

Evolution par rapport à 2010
L’exercice 2012 prévoit une augmentation des recettes (+16.4%) et dépenses (+11.6%) par rapport à la loi de finances de 2010. Cette hausse s’explique notamment par l’utilisation d’une valeur du baril nettement moins conservatrice pour la préparation du budget (50 USD / b en 2010).

2010    2011    2012
Recettes (Mds LYD)    57.2    Nc    68.5
Dépenses (Mds LYD)    57.5    Nc    68.5
Déficit (Mds LYD)    0.3    Nc    0

On observe une forte augmentation de la part des recettes et des dépenses par rapport au PIB. La structure des dépenses évolue pour favoriser les dépenses courantes (salaires, fonctionnement et subventions) : 67.1% (49% en 2010) ; au détriment de l’investissement : 27.9% (51% en 2010).

2010    2012
PIB (Mds LYD) (est. FMI 2012)    102.4    96.5
Part des recettes / PIB    55.8%    71%
Part des dépenses / PIB     56.1%    71%
-          dont part des salaires /PIB*    11.8%    19.4%
-          dont part du fonctionnement / PIB*    7.3%    12.5%
-          dont part des projets et programmes / PIB*    28.6%    19.8%
-          dont par des subventions / PIB    8.3%    15.1%
Part des salaires / dépenses    21%    27.3%
Part du fonctionnement / dépenses    13%    17.7%
Part des projets et programmes / dépenses    51%    27.9%
Par des subventions / dépenses    15%    21.3%

* En intégrant pour 2010 les dépenses de salaires et de fonctionnement de la NOC, du ministère de la Défense, et de la Grande Rivière, qui faisaient alors l’objet d’un chapitre séparé.
Ces tendances, et en particulier l’alourdissement des dépenses récurrentes déjà annoncé par le FMI, s’expliquent :
-          Par la hausse des cours du pétrole et le rétablissement rapide de la production libyenne.
-          Par le choix de baser le budget sur un baril fort et de privilégier la redistribution immédiate des richesses (hausse des salaires des fonctionnaires, intégration des miliciens dans l’armée et la police, hausse des subventions) pour répondre aux attentes immédiates de la population.
-          Par la réticence d’engager des programmes de dépenses à long terme (investissement) d’une administration qui ne s’estime pas légitime pour prendre de telles décisions.

Quel mécanisme d’exécution du chapitre 3 ?
Les informations disponibles ne permettent pas de clarifier les interrogations sur l’exécution des projets et programmes de développement et de reconstruction.
En 2010, le budget prévoyait directement des allocations par projet et programme. L’absence de position claire du gouvernement transitoire sur la reprise des contrats en cours et le lancement de nouveaux projets ne permet pas de savoir si un tel mécanisme sera remis en fonction.
Les récentes décisions du Conseil des Ministres portant sur la mise en place de budgets ad-hoc pour des projets définis et confiés à un ministère de tutelle peuvent suggérer une pérennisation de ce mécanisme, au risque de surcharger d’activité le Conseil.
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[1] Si l’on considère que la Libye exporte 100% du pétrole produit et que l’on ignore les recettes gazières.
Publié le 22/03/2012

http://www.tresor.economie.gouv.fr/5167_le-budget-de-la-libye-en-2012

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10 – Libye, incertitudes sur la reprise économique malgré un début d’amélioration des finances du pays

(De 980.000 bj en décembre 2011, la production pétrolière libyenne est loin

de son niveau avant le conflit (1,77 mbj)).

Le conflit qui a pris fin avec la chute du régime de Kadhafi a contracté de 60% le PIB de la Libye en 2011, note le FMI dans un récent rapport. L’année 2012 devrait être celle de la reprise économique, annoncée par le redémarrage rapide de la production de pétrole et de gaz. L’économie libyenne n’a pas pour autant quitté le cercle de l’incertitude. La stabilisation des cours mondiaux des hydrocarbures est loin d’être garantie et le rétablissement de la sécurité demeure une condition pour la relance de l’activité du secteur privé et le retour des travailleurs migrants.

La situation de l’économie libyenne demeure préoccupante, constate le Fonds monétaire international (FMI) dans un rapport sanctionnant une mission effectuée récemment par ses représentants en Libye. Le plus éloquent signe en est, note-t-il, la contraction de 60%, en 2011, du produit intérieur brut (PIB), en parallèle à un bond  de 14% des prix à la consommation.

Pour le FMI, l’état des finances du pays reste « précaire » en dépit de la levée du gel des avoirs libyens à l’étranger : faisant face à un véritable déclin des recettes budgétaires dû à la baisse des revenus des hydrocarbures, le gouvernement se finance en empruntant à la Banque centrale et en épuisant ses dépôts.

La contraction du PIB de la Libye en 2011 s’explique, principalement, par la chute de sa production pétrolière durant et après le conflit qui l’a agitée et qui n’a pris fin qu’avec la mort du colonel Mouammar Kadhafi à Syrte, le 20 octobre 2011. Cette production, rappelle le rapport, est tombée d’une moyenne de 1,77 million de barils/jour en 2010 à seulement 22.000 barils/jour en juillet 2011, mois marquant l’apogée des affrontements entre les forces rebelles, soutenues par l’OTAN, et celles restées fidèles au despote libyen.

Désastreuse fuite de la main-d’œuvre étrangère

La vertigineuse chute des revenus pétroliers libyens a eu, naturellement, de grandes incidences sur la balance du compte courant dont l’excédent a baissé de 21% du PIB en 2010 à 4,5% du PIB en 2011. En 2011, les recettes des exportations se sont chiffrées à 19,2 milliards de dollars contre pas moins de 48,9 milliards en 2010 et les dépenses d’importations à 14,2 milliards de dollars contre 24,6 milliards l’année précédente.

Les secteurs économiques autres que les hydrocarbures, observe encore le document du FMI, ont également pâti du conflit, plus précisément de la « destruction de l’infrastructure et des facilités de production », du « départ des travailleurs immigrés », de « l’interruption de l’activité bancaire » et de « l’accès limité aux devises étrangères ».

L’instabilité politique dans le pays et ce qu’elle engendré comme limitation de ses disponibilités financières ont fait dégringoler sa monnaie. A cause de l’assèchement des ressources de la Banque centrale consécutif au gel des avoirs libyens à l’extérieur, le dinar avait perdu, à la fin de l’année 2011, 20% de sa valeur sur le marché des changes parallèle. Toutefois, fait remarquer le rapport, l’écart entre les taux de change informel et officiel s’est rétréci à 10% le 15 janvier 2012.

Les incertitudes sécuritaires pèsent sur la reprise économique

L’activité économique en Libye, prédit le FMI, devrait reprendre en 2012. La production pétrolière est déjà remontée des abysses où elle stagnait en juillet 2011 pour atteindre 980.000 barils/jour en décembre 2011. Les revenus du pays, aussi bien ceux budgétaires que les revenus du commerce extérieur, devraient s’en ressentir positivement. Quant à l’activité des secteurs économiques autres que les hydrocarbures, elle devrait être tirée par le lancement des vastes chantiers de la « reconstruction ».

Les perspectives de relance de l’économie dépendent, toutefois, de l’amélioration de la sécurité dans le pays. Les incertitudes sécuritaires, selon le FMI, constituent autant de contraintes pour la reprise du secteur privé et pourraient empêcher le retour en Libye des travailleurs étrangers, indispensables pour suppléer à l’insuffisance de la main-d’œuvre locale.

Ces perspectives demeurent aussi dépendantes du maintien à leurs niveaux actuels des cours mondiaux du pétrole et du gaz. Le FMI prévient sévèrement : « Bien que (ces cours) restent élevés, le risque d’un ralentissement économique étendu pourrait (les) abaisser et lancer des défis additionnels à l’économie hydrocarburo-dépendante de la Libye. »

http://www.maghrebemergent.info/economie/76-libye/8473-libyeincertitudes-sur-la-reprise-economique-malgre-un-debut-damelioration-des-finances-du-pays.html

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11 – Libye et gouvernance économique au menu du sommet de Bruxelles

Le sommet de l’eurozone institue une forte solidarité financière et économique
Attention, sommet sous haute tension. La situation en Libye devrait occuper une grande partie des discussions, quelques jours après le début d’une intervention contre le régime de Mouammar Kadhafi. Dans une lettre envoyée à ses homologues, le président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, écrit qu’il souhaite «trouver un accord sur les premières mesures concrètes à prendre pour apporter rapidement une aide aux pays de la région».

Les Européens sont particulièrement divisés sur cette question. Alors que la France a mené le mouvement en faveur d’une action militaire, l’Allemagne s’y est fermement opposée. Angela Merkel aurait préféré soumettre la Libye à des sanctions économiques et politiques.

Irlande et Portugal
Les Européens doivent se prononcer également sur le «pacte pour l’euro», adopté le 11 mars par les Etats qui partagent la monnaie unique. Il prévoit notamment que les pays membres intègrent une limite légale à la dette dans leurs législations nationales, lient les augmentations de salaires à des hausses de productivité et l’âge de la retraite à l’évolution de la démographie.
Tous les dirigeants de l’UE sont loin d’approuver ce texte. Le 18 mars, neuf Etats non-membres de la zone euro ont d’ailleurs écrit à Herman Van Rompuy et au président de la Commission, José Manuel Barroso, pour réclamer un «pacte de stabilité et de croissance plus fort». «Mettre les finances publiques sur une base soutenable et promouvoir la croissance ne sont pas des options. Nous ne pouvons pas retarder le premier objectif et atteindre le second», écrivent le Danemark, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Finlande, la Pologne, les Pays-Bas, la Suède et le Royaume-Uni dans une lettre révélée par EUobserver.

Dans les coulisses du sommet, les chefs d’Etat et de gouvernement n’éviteront pas non plus la situation des pays en difficulté. Après une première sollicitation en novembre, l’Irlande pourrait en effet demander un prêt supplémentaire.
Les yeux se tourneront aussi vers le Portugal, après la démission du premier ministre José Socrates, mercredi 23 mars, à la suite du rejet de son plan d’austérité par l’opposition. Les Européens, l’Allemagne en tête, pourrait faire pression sur le pays pour accepter une aide internationale.

Détails en juin
Le Fonds européen de stabilité financière (FESF), en vigueur jusqu’en 2013, serait doté d’une capacité de prêt de 440 milliards d’euros. Son successeur, le mécanisme européen de stabilité (MES), aura une puissance de tir de 500 milliards d’euros.
Néanmoins, les dirigeants européens devraient renvoyer à plus tard les derniers détails de ces deux dispositifs. Selon un projet de conclusions, cité par l’AFP, «la préparation du traité du MES et les amendements à l’accord du FESF afin d’assurer que sa capacité de prêt effective sera de 440 milliards d’euros, seront finalisés afin de permettre que les procédures nationales soient terminées à temps pour la signature des deux accords en même temps avant la fin juin 2011».
Certains Etats, comme la Finlande, s’opposent à la conclusion d’un tel accord, pour l’instant. Le gouvernement de ce pays craint une augmentation des garanties accordées au FESF, à quelques semaines d’élections législatives qui doivent se tenir à la mi-avril. Un comité parlementaire finlandais a refusé de donner au gouvernement un mandat pour élargir le fonds européen.
“Tourner la page de la crise”

Nicolas Sarkozy et ses homologues se pencheront aussi sur le renforcement de la gouvernance économique. Ils poseront la première pierre du «semestre européen», adopté par les ministres des Finances en septembre. Il s’agit d’un cycle de surveillance des politiques budgétaires des Etats membres.
Les Vingt-Sept doivent définir les «orientations concernant les politiques économiques nationales» pour mettre en œuvre la stratégie de l’UE à l’horizon 2020, écrit Herman Van Rompuy, dans une lettre adressée à ses homologues.

Une fois ces orientations adoptées, les Etats membres devront les intégrer en avril dans leur projet de révision budgétaire. Avant l’été, les Vingt-Sept pourront émettre des critiques sur les programmes de leurs partenaires, qui finaliseront ensuite leur budget.
«L’objectif est également que le Conseil européen adopte le vaste train de mesures qui devrait nous permettre de tourner la page de la crise financière», poursuit M. Van Rompuy.
Loup Besmond de Senneville

http://www.euractiv.fr/libye-gouvernance-economique-menu-sommet-bruxelles-article

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12 – Economie de l’Egypte : perspectives 2011-2012 :

La crise politique et sociale de la fin janvier, qui a conduit au départ du président Moubarak le 11 février, a généré des perturbations fortes dans le fonctionnement de l’économie (fermetures des banques et de nombreuses activités dans le commerce et l’industrie, difficultés de transport, couvre feu, grèves). La crise politique a entrainé un fort ralentissement de l’activité et une aversion accrue au risque Egypte (sorties de capitaux, dégradation à 2 reprises de la dette souveraine par les agences de notation, hausse du taux d’intérêts (CDS, bons du Trésor), qui devrait perdurer tant que la stabilité politique ne sera pas recouvrée : après l’adoption d’une révision de la constitution par référendum le 19 mars dernier, le calendrier de la transition prévoit des élections législatives en septembre, et présidentielles en novembre. La communauté internationale, mobilisée lors du sommet G8 de Deauville, devrait permettre à l’Egypte de franchir la période de tensions financières qu’elle traverse. En revanche, les autorités égyptiennes ont décliné le 22 juin le recours au prêt du FMI qui avait été négocié (SBA de 3 Mds USD) et à l’aide budgétaire de la Banque mondiale (1 Md USD), préférant confier une décision de cette nature à un gouvernement élu, et adopter un budget 2011-2012 plus conservateur qu’initialement prévu.

1. 1. Après 5,5% au 1er semestre 2010-2011 (juillet-décembre) l’Egypte devrait subir un sérieux choc de croissance au 2ème semestre, mais un rebond est attendu en 2011-2012

Avec un taux de croissance de 5,1% en 2009-2010 (juillet-juin) contre 4,7% l’année précédente, l’économie égyptienne était bien entrée depuis le début 2010 dans une phase de sortie de crise : le rythme de croissance s’était ainsi établi à 5,5 % en g.a au premier semestre 2010-2011 (juillet-décembre) et devait avoisiner 5,8% sur l’ensemble de l’année fiscale.

Source : Banque Centrale d’Egypte, ministère des Finances, FMI
La crise politique et sociale a conduit à revoir fortement à la baisse cette prévision : selon les estimations du Ministère des Finances, le taux de croissance de l’année 2010-2011 devrait s’établir autour de 1 à 2%, traduisant une anticipation de forte chute sur les deux derniers trimestres de l’année fiscale (janvier-juin 2011) avec un effet particulièrement prononcé sur la période février-mars : en effet, le taux de croissance au 3ème trimestre (janvier-mars) s’est affiché à -4,2%. L’activité a en effet fortement ralenti depuis la fin janvier (chute du tourisme, fermetures des usines et des banques pendant plusieurs semaines, multiplication des grèves dans le cadre du « 2ème tour » social). Un rebond est attendu en 2011-2012 avec des prévisions entre 3% et 3,5% de croissance selon le Ministère des finances. Il dépendra néanmoins de l’évolution de la situation politique, de la reprise dans les secteurs moteurs de l’économie (le tourisme notamment) et du retour de la confiance des opérateurs et des investisseurs.

http://www.tresor.economie.gouv.fr/File/325357

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(Le Caire, la plus grande ville du continent africain)

13 – Après la révolution, l’économie égyptienne dans le rouge

Industrie grippée, tourisme au ralenti, inflation en hausse… Plus de trois mois après la révolution qui a précipité le départ d’Hosni Moubarak, l’économie égyptienne bat de l’aile. Va-t-elle rebondir ?
Avant la révolution, l’Égypte espérait une croissance de 6 %. Après la chute de Mouabarak, ce taux a été revu à la baisse par le Fonds monétaire international (FMI) qui s’attend aujourd’hui à une croissance de 1 %. Un chiffre qui n’a rien d’étonnant quand on sait que le pays tourne à 50 % de ses capacités, que les exportations ont chuté de 40 % depuis janvier et que l’inflation a subi une hausse vertigineuse de 12,1 %.

Le tourisme, secteur essentiel de l’économie du pays, est lui aussi frappé de plein fouet, avec une perte de 2,27 milliards de dollars depuis le début de l’année. Les promotions organisées par les agences n’auront pas suffi à attirer plus de visiteurs. En cause : la situation sécuritaire tendue. D’après le ministre du Tourisme, Mounir Fakhri Abdel Nour, les récents affrontements entre musulmans et chrétiens au Caire ont fait à nouveau chuter les réservations.

Secteur public au ralenti
Le budget de l’État a été fortement entamé par les manifestations qui secouent le pays depuis la chute du président Moubarak le 11 février. Les travailleurs de plusieurs secteurs de l’économie se sont en effet mis en grève pour demander une hausse des salaires et de meilleures conditions de travail. Des mouvements sociaux qui auraient coûté 1,1 milliard de dollars (environ 770 millions d’euros) au gouvernement. “Les grèves dans un grand nombre d’entreprises du secteur public après la révolution ont ralenti la production, affaibli la productivité et réduit les revenus de nombreuses compagnies”, explique Rachad Abdo, professeur d’économie à l’Académie Sadate.
Mais avec 40 % de la population qui vit sous le seuil de pauvreté, il est à craindre que la dégradation de la situation ne donne naissance à une nostalgie de l’ère Moubarak. Pour améliorer ses finances, l’État égyptien cherche ainsi à obtenir du côté du FMI et du G8 une partie des 10 à 12 milliards de dollars nécessaires à la relance du pays.

Rôle central de l’État
Loin d’être perçue comme une menace pour l’économie, cependant, la révolution est vue par certains comme l’occasion pour l’État égyptien de revoir ses priorités en matière économique et d’entreprendre des réformes.
L’homme d’affaires Naguib Sawiris, à Paris lundi pour présenter le “Parti des Égyptiens libres” dont il est le fondateur, a ainsi insisté lors de sa conférence sur le rôle majeur de l’État dans la redistribution des richesses aux classes les plus défavorisées de la société. “Il faut que l’économie soit soumise à des règles, et c’est à l’État de décider de ces règles, comme c’est le cas en Allemagne par exemple”, a indiqué le numéro un d’Orascom Télécom.

De son côté, Khaled Ali, du Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux, estime “qu’il faudrait revoir le budget pour relancer l’éducation, la santé, la protection sociale et augmenter les salaires”. M. Ali a ajouté qu’il faut désormais “donner aux travailleurs égyptiens les moyens d’une vie digne”.

Le ministre des Finances, Samir Radwan, s’est voulu optimiste pour le long terme, lors d’une récente intervention publique. “Malgré les pertes, les bases de l’économie égyptienne restent fortes, et ce qui a été réalisé avec la révolution en termes de vraies réformes démocratiques surpasse les manques à gagner et leurs conséquences.” Radwan s’est notamment déclaré confiant dans les investissements venant de pays du Golfe, en particulier du Qatar et d’Arabie saoudite. (Avec AFP)

http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAWEB20110517102950/

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(Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, au Caire le 13 septembre de 2011.)

14 – La Turquie recherche une influence politique et surtout économique dans les pays du « printemps arabe »

Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan termine ce vendredi 16 septembre 2011 par la Libye une tournée des révolutions arabes. En Lybie comme en Tunisie et en Egypte, le chef du gouvernement turc veut asseoir l’influence de son pays. Un voyage très politique mais dont l’économie n’aura pas été absente.

En emmenant avec lui une centaine de chefs d’entreprises turques, Recep Tayyip Erdogan, a clairement affiché la couleur. Il entend conforter la présence économique turque sur la côte nord-africaine. Au Caire, les dirigeants égyptiens et turcs ont dit vouloir porter de 3 à 5 milliards de dollars les échanges commerciaux entre les deux pays.

Les principaux secteurs sur lesquels pourrai se porter le nouvel investissement turc, sont le transport, le tourisme et l’énergie. Les entrepreneurs turcs connaissent bien le marché égyptien. Ils y ont déjà installé 200 entreprises qui emploient environ 40 000 personnes. En Tunisie, l’implantation turque n’est pas comparable. Seulement une dizaine d’opérateurs turcs y sont installés et les investissements minimes se résument en quelques millions d’euros.

C’est malgré tout une entreprise turque qui gère l’aéroport international d’Enfidha Hammamet après l’avoir construit pour un montant de 550 millions d’euros. En Lybie, le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan aura à cœur comme en Egypte et en Tunisie, d’ouvrir des portes aux chefs d’entreprises qui l’accompagnent. Pendant le régime Kadhafi, 75 entreprises turques s’étaient installées dans le pays, surtout dans le secteur des travaux publics. Elles espèrent bien sûr participer à la reconstruction de la Libye.

http://www.rfi.fr/moyen-orient/20110916-turquie-recherche-influence-politique-surtout-economique-pays-printemps-arabe

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15 – L’économie marocaine face au printemps arabe : Quels pronostics ? 

Le premier effet des révoltes populaires est la hausse du prix du baril de pétrole. Au Maroc, l’économie est impactée via les cours du pétrole, les flux migratoires de retour, mais aussi les effets des révoltes sur le tourisme.

En matière budgétaire, une loi rectificative est peut-être envisageable. La mesure de l’impact du printemps arabe n’a cessé de tarauder les esprits des analystes, et ce depuis l’éclatement de l’événement. Aussi, la mesure de cet impact a suscité l’intérêt des agences de notation qui, à leur tour, se sont interrogées sur les incidences dans l’ensemble des pays de la rive Sud de la Méditerranée. Récemment, les conjoncturistes ont publié un communiqué où ils essayent de lancer quelques pistes de réflexion relatives à l’impact des derniers évènements qui ont secoué le Monde arabe sur notre économie.

Au cours des dernières années, les agences de notation agréées (Fitch Ratings, Moody’s, S&P, etc.) qui constituent de véritables aiguilleurs du ciel de la finance et de l’économie mondiales, sont devenues les médecins modernes pour juger de la bonne santé des différentes économies de la planète. Depuis la réglementation bancaire Bâle II de 2006, et surtout depuis le début de la crise économique de 2008, ces agences se révèlent détenir un puissant pouvoir pour l’établissement des diagnostics voire des prédictions du potentiel compétitif de tous les pays sans exception.
D’après les agences de notation, les effets sur l’économie mondiale des révoltes populaires, qui ont secoué plusieurs pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, ont pour premier effet la hausse du prix du baril de pétrole.

Pour la région MENA elle-même, les pays exportateurs voient leur croissance profiter de la hausse des cours qui produit un impact négatif sur la croissance des pays importateurs, alors que les concernés au premier chef par les révoltes connaissent une dégradation importante de leurs perspectives de croissance. «Au Maroc, l’économie est impactée via les cours du pétrole, les flux migratoires de retour, mais aussi les effets des révoltes sur le tourisme, les exportations et les investissements étrangers», apprend-on dans le communiqué du CMC. De façon plus générale, les prix des matières premières connaissent de fortes hausses sur les marchés internationaux depuis plusieurs mois. L’indice des matières premières du Fonds Monétaire International évalue le cumul des hausses enregistrées sur une année à près de 32%. L’indice des prix à la production industrielle a en effet enregistré une hausse moyenne de 3,1% par mois durant le premier trimestre de 2011.

Budget 2011 : quelles incidences ?
Les analystes s’interrogent par ailleurs si de telles révoltes n’auraient pas un impact sur l’exécution du budget au cours de l’année 2011.
A cet égard, l’exécution de la Loi de Finances qui a été votée par le Parlement doit être régulièrement contrôlée, en vue d’éviter certains dérapages susceptibles de compromettre la bonne marche de l’économie. De nombreux évènements de nature à peser lourdement sur le budget initial incitent à se poser la question sur le bouclage du budget de l’année en cours. Les marges de manœuvre de l’Etat seraient de ce fait limitées et le problème de financement du déficit en forte aggravation devient de plus en plus préoccupant, si bien qu’une Loi de Finances rectificative serait envisageable en cours d’année.

Enfin, la faiblesse des IDE drainés par le Maroc suscite de nombreuses interrogations sur les déterminants majeurs de cette faiblesse structurelle. Considéré comme l’un des déterminants majeurs de la croissance et l’un des principaux leviers de modernisation du tissu productif national, le Maroc à l’instar de nombreux autres pays déploie des efforts appréciables pour inciter le capital étranger à s’investir dans les différents secteurs de l’économie nationale. Dans l’ensemble, et même si le solde net de ces capitaux est positif et est à l’avantage du Maroc, les rythmes d’évolution sont particulièrement faibles depuis le déclenchement de la crise financière. Ainsi, le flux net des IDE relevé en 2010 ne progresse que de 2,7% seulement contre respectivement 4,9% en 2009 et 7,1% en 2008. Aujourd’hui, on se demande si cette faiblesse structurelle est due à un problème de gouvernance économique, à la lenteur des réformes ou à une faiblesse d’opportunités d’investissement comparativement aux économies tunisienne et jordanienne.

Le rythme de croissance des IDE connaîtra-t-il une évolution suite au printemps arabe ? Va-t-il changer dans la perspective de réforme constitutionnelle en cours de finalisation ?
Autant de questions qui restent posées et toute réponse avancée aujourd’hui peut être hasardeuse.

http://maghress.com/fr/financesnews/16313


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